WP 00124…

Cette misère là, mise en scène à la télévision, alors que l’on est confortablement assis dans nos modernités, est quelque chose d’immoral ! Et pourtant notre confort occidental nous permet de voir la douleur sans souffrir, de voir la poussière sans suffoquer, d’être en haut d’une falaise sans le vertige, d’être au bord du gouffre sans danger…. Des images défilent, documentaire sur l’Afghanistan… En bon touriste, je me réjouis d’y être allé…comme si j’avais un droit de regard sur ces images ! Des routes sinueuses que je suis sur d’avoir empruntées et qui me rappellent tant de rencontres… La voix du narrateur explique :
– « L’ Afghanistan tiré du mot persan « gorge de montagne ».

Malgré tout ce confort, je me sens comme un voyeur mal placé avec ma tartine de petit déjeuner qui grésille entre mes doigts. Leur vie défile, leur douleur est contenue dans leurs yeux, continue dans leurs quotidiens.
Quel regard porter sur nos vies si différentes, sur ma vie parisienne ?
Lorsque leur vie là bas, ne vaut pas grand-chose au détour d’un chemin, au pied des camions décorés qui passent, se souciant plus de leur cargaison que de l’humanité qui lui déblaye le chemin escarpé sur lequel ils passent.

Gros plan sur les chauffeurs, ils plaisantent sur la date et le lieu de leur mort !
La camera tourne autour des camions et s’arrête sur des silhouettes du bord de route…Les chauffeurs rient de bon cœur, leur vie est sur le fil alors pourquoi prendre cas de la sienne, ce petit bout de femme, et de toutes ces petites silhouettes courbées face aux cailloux, au bord du gouffre.
Ma tartine s’effrite dans le vide…
Et puis la voix du narrateur nous interroge.
-« Peut-on réaliser la douleur de ces femmes et enfants accroupis dans le froid ? Les températures peuvent descendre jusqu’à – 26° dans ses montagnes »
Derrière sa voix, les silhouettes frêles cassent des cailloux, dans la poussière, en haut d’une montagne là où l’air vient à manquer…. Leur regard est vide de douleur, vide de compassion, il est froid et dur comme ces cailloux à leurs pieds.
Mon sang se glace, ma main tremble, ma tartine tressaille.
Je connais ce regard !

L’une d’elle a un enfant sur le dos, un fichu vert noué sur sa tête, baissée, face à la vie. La poussière semble rentrer dans son corps, elle n’est qu’une poussière parmi nous, parmi eux…
Le narrateur continue ses questions d’une voix grave…
-« quel avenir pour son enfant ? sourit-elle le soir en rentrant, courbée sous le poids de son quotidien. Ses doigts engourdis par le froid et les pierres ont-ils encore le courage de préparer à manger ? Ont-ils encore la douceur des caresses d’une mère, son petit corps épuisé peut-il encore résister longtemps à la rudesse de sa vie sur ces bords de routes où passent tous ces camions colorés. .. »

Ma tartine s’écrase sous l’émotion. J’ai reconnu ce coin, cette route sur laquelle je suis passé touriste cherchant le risque. Je reconnais la cahute du bord de route, l’étroitesse du chemin. L’appel du vide ou j’ai pris tant de photo de ces camions colorés, je défaille.
Il me semble l’avoir reconnue. Soudain la nausée. J’ai chaud alors que ses doigts ont l’air gelés…
J’allume précipitamment mon ordinateur, ouvre mon dossier « images »/ Dossier Afghanistan /voyage 2010.
Fébrile, je fais défiler les photos, revis mon itinéraire. Cette recherche de moi-même, mon identité d’aventurier, je suis allé la chercher si loin. Avec toujours cette crainte de mourir sur le bord de ses routes escarpées de montagnes afghanes. Je me souviens, le cœur serré face au danger… j’ai tant appris et finit mon identité. Je retrouve les visages des chauffeurs, les temps de partage autour du café et surtout du danger. Tout me revient, tous mes sens se bousculent. J’entends comme en écho à la voix du narrateur les rires de ces hommes face au vide, ils se prennent pour des surhommes, ils exultent bruyamment, leurs voix graves résonnent dans les montagnes. Bourdonnement,… ma tête me tourne, ils font échos au ronronnement des camions cabossés preuve de leur virilité.
C’était au milieu de ce vacarme que j’avais surpris son regard. Ce petit être recourbé d’une autre époque, dans un nuage de poussière. Mon Nikon avait pris son cliché, sans rien lui demander, comme on prend une curiosité, pour mieux la montrer, marqueur d’identité….
Et là son regard s’est rebellé, elle m’avait fait savoir son désaccord, juste l’instant d’une seconde, ses yeux durs sous son fichu vert… Une longue mèche brune collée par le froid, au dessus d’un sillon plus clair, laissé par les larmes glacées. Aucun maquillage pour souligner ses yeux, aucun artifice pour cette beauté brute et sauvage pourtant soumise à sa condition poussiéreuse.
Elle m’avait rappelé la photo de Steve McCurry, l’afghane aux yeux verts, seul son fichu avait changé de couleur. Il était vert au lieu d’être rouge comme celui de la célèbre photo vue au musée de l’homme, il y a quelques années déjà. C’est le regard de cette photo qui m’avait donné l’envie de voyager, dans des sentiers plus reculés, envie de devenir moins touriste et plus aventurier. A cet instant j’ai voulu présenter des récits différents des éternelles plages et hôtels quatre étoiles, sans vies.

Pourtant, dans ce face à face avec cette femme, dans son regard, je m’étais senti mal, j’au eu mal… comme aujourd’hui avec ma tartine broyée devant la télé. Une pointe de gêne.
Ethnocentrisme, on se sent riche, puissant, limite méprisant envers la misère mise en images, surtout quand on pense l’avoir suffisamment côtoyé, pour mieux commenter ce qui passe à la Télé …
Dans son regard, caché derrière mon Nikon, j’ai ressenti le tressaillement de cette femme humiliée d’être photographiée ainsi, dans sa condition poussiéreuse, sans considération aucune, sans son consentement. Prise de conscience ! Elle m’a fait me sentir inutile et minable….comment l’aider, peut-on seulement quelque chose, quand à ses yeux, j’apparais comme richissime !? Identité… A Paris je suis dans la petite classe moyenne, j’économise un an pour vivre quelques jours « d’aventures » à l’autre bout du monde.
Il en sort une identité de baroudeur qui me plait bien, je me l’approprie au fil des voyages, au bord des routes, au bord des rencontres. Mais surtout au fil des récits enjoués que je ramène à mes amis.
Et là sur cette route escarpée, sous son regard, l’instant d’une seconde, elle m’a accusé silencieusement de « sur jouer », de n’être pas vraiment celui que je prétends être. L’aventurier n’est pas le touriste. J’étais mis à nu.

Devant ces yeux accusateurs, dans la poussière, démuni j’ai pris mon gobelet pour lui proposer un café, comme une trêve. Comme pour m’excuser de l’avoir épiée, presque piétinée….
Dossier Afghanistan 2010-WP 00124- Elle est devenue un numéro au milieu de toutes mes images. Un souvenir indélébile.

Tout d’un coup le silence s’est installé dans un tourbillon, les ronronnements des camions semblent aussi s’être tus. Les rires des hommes à cet instant se sont glacés comme mon geste s’est figé. Fracture culturelle ! les yeux, les mains, les mots des hommes se bousculent et s’agitent en tous sens accusateurs…j’ai soudain l’impression d’entendre leurs voix multiples me crier leurs reproches…
« He ! Toi le blanc, le français,… tu n’es pas dans ton pays, … On ne propose pas à une femme de boire dans la même tasse que soi !!
Regarde bien la couleur de ta peau sous la poussière, regarde bien tes vêtements âpretés depuis plus d’un an pour ton voyage de l’extrême. Tu ne respectes rien !
Regarde la facture de ton appareil photo Nikon D300, regarde toi au lieu de chercher l’exotisme autour, tu es l’oiseau rare perdu dans la montagne afghane, tu défie les codes, les valeurs, les us et coutumes….Regardes nous !
L’hostilité du regard de certains chauffeurs, ou le rire des autres te rappelle à ta condition de touriste étranger. Tu aimerais tant remonter le temps à cet instant. Cette photo WP 00124 sera l’une des dernières de la route. Les suivantes sont les photos volées, demandées. Elles n’ont plus la même valeur, la même saveur. Elles ne servent plus à construire ton identité, elles restent en secret comme une blessure dont tu n’es pas forcement fier même si ELLE, t’a appris plus que dans tous les autres voyages.
Elle n’avait pas tendu la main pour récupérer ta tasse de café ! Elle avait baissé la tête pour que ton humiliation et la sienne soit oubliée.
Sameer avait souri et j’avais lu dans son regard que j’avais eu un geste déplacé culturellement. En Afghanistan la place de la femme est différente de celle de la parisienne, l’homme ne doit pas lui montrer trop d’attention ni de considération en public.

Plus tard, sous la cahute de tôle, nous les hommes, nous avons mangé un pain durci, trempé dans un potage fumant. Je suis devenu l’objet de toutes les discussions de tous les rires fatigués de ces hommes usés par la route. Solidarité masculine, on m’improvise un coin pour dormir. Entre deux tables, au milieu de papiers, de vieilles couvertures malodorantes, je m’installe un espèce de petit nid, un espace à l’abri du froid des montagnes. Sameer dort dans un camion un peu plus loin. Je suis l’étranger, j’ai un lieu à part, un privilège, des tôles garnies de couvertures, un banc comme sommier. A la lueur d’une vieille lampe à pétrole je range mes affaires, j’inventorie mes émotions…. Mais au moment d’éteindre, je sens une présence je sursaute, dans mon dos le froid me glace et je surprends une silhouette, la sienne.

La lueur de la lampe à pétrole éclaire un instant son fichu, je la reconnais. Elle se cache dans l’embrasure de la porte et me fait signe de la main. Elle m’invite à la suivre. Elle rase les murs de tôle et m’emmène un peu plus loin derrière le grand rocher gris du virage. Là, derrière quelques tôles, quelques tissus dissimulent une entrée. Elle m’invite à me baisser, tout en surveillant que personne ne nous repère. L’odeur forte me saute à la gorge, une odeur acre, de fumée, de poussière, de lait caillé….A même le sol est posé un lit de fortune, deux enfants dorment recroquevillés, le tout petit vu sur son dos cet après midi, et une fillette d’une dizaine d’année. Ces cheveux sont tellement crépus qu’ils sont échevelés posés comme une couronne brune autour de la petite tête endormie… Un petit feu éclaire faiblement la pièce, une théière en fer blanc martelée par la vie est posée sur le brasero de fortune.
Je ne sais plus quoi penser… Pourquoi m’a-t-elle amené ici ? Ne brave t-elle pas un interdit, mettant sa vie en péril ? Si une femme ne peut recevoir une tasse de café elle peut encore moins recevoir un homme chez elle…De plus recevoir un touriste étranger en pleine nuit dans son abri de fortune.

Quand la jeune femme ôte son fichu, je ne sais pas lui donner d’âge. Dans un anglais haché de gestes elle cherche à communiquer. Elle m’empresse de s’assoir sur un petit banc de bois. Elle me tend alors un petit verre fumant qu’elle a rempli avec précaution avec sa théière cabossée. Elle met sa main sur son cœur en répétant «Halima », puis elle se tourne vers les enfants et répète, Suleiman en désignant le tout petit et Nila en caressant la couronne de cheveux. Puis elle sort un journal dans lequel elle a enveloppé des papiers d’identité, des photos. Halima me montre la photo d’un homme brun au coté d’une jeune femme voilée. Je crois comprendre que la jeune femme c’est elle, le jeune homme qu’elle désigne sur la photo s’appelle aussi Suleiman . Surement son mari, car elle me montre la photo, puis son ventre et ses enfants…Elle fait le geste d’une arme avec ses doigts,… Suleiman est surement décédé ou encore à la guerre. Elle ouvre grand ses bras et montre alors le toit de tôle au dessus de sa tête avec fatalisme. C’est tout ce qu’elle possède. Elle se courbe et fait semblant de casser les cailloux, me montre ses mains déchirées par le froid. Elle les serre devant elle, et répète tout doucement « thank you coffee… »
Puis elle me prend le petit verre ébréché et me pousse hors de son abri de fortune, un doigt sur les lèvres pour me signaler de ne rien dire.
Le vent glacial me fait piquer les yeux et me donne une bonne excuse pour laisser couler les larmes.
Dans mon abri de papier et de vieilles couvertures je n’arrive plus à trouver le sommeil, ni la paix.
J’ai l’impression d’être passé le temps d’un instant de l’autre coté du miroir des touristes, de l’autre coté du gros rocher gris. Identité, qui suis-je ?
Je prend son Nikon, et je reste en arrêt sur la dernière image. WP 00124. Son regard me glace encore plus qu’à l’ instant où je l’avais prise.
A l’aube, le ronronnement des camions reprend, mon ami et interprète Sameer m’appelle.

Debout sur le trépied d’un énorme camion rouge et vert il me fait signe qu’il a bien négocié. A peine le temps d’avaler une eau chaude tout juste colorée que Sameer m’invective de nouveau pour que j’accélère. Notre nouveau chauffeur s’impatiente.
Je ne peux m’empêcher de me tourner vers le gros rocher du virage. WP 00124. Maintenant je peux mettre un nom sur cette image. Halima…
Je ferme le dossier Afghanistan 2010 la gorge sèche. Le générique du documentaire défile, Afghanistan 2013. Trois ans après mon passage, WP 00124 Halima est toujours là, sur le même bord de route. Une larme hésite au bord de mes cils, il ne fait pas froid ici, limite trop chaud….
La chaleur semble sortir de mon corps, « sa vie n’est qu’une poussière parmi nous, parmi eux, une poussière lointaine, si lointaine et soudain si proche, un poussière qui pour moi porte le nom d’une étoile, WP00124- Halima.

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