6- Arsène

ArsèneLe premier éducateur que nous rencontrons est Arsène, c’est aussi le premier enfant de la rue devenu éducateur à son tour.
Ce petit homme aux traits marqués nous surprend par sa forte présence auprès des enfants. L’éducateur est là pour écouter les enfants, à travers les jeux ils apprennent à se connaitre. Nous partageons leurs jeux, « bégofé bogolo », dedans/dehors, mais aussi le « bouger bouger pas »… Nos rires s’enroulent autour de nos corps, les enfants jouent, tous nos corps s’agitent dans le jeu dont Arsène est le maitre d’œuvre. Spectateurs ou acteurs, nous sommes mêlés à leur quotidien, mêlés à ces instants de vie, ces éclats de rire. fous rires et jeux mélés

Notre regard change de couleur et s’ouvre différemment à la douleur de ces enfants. Leur force est surprenante, leur regard est fort et fragile à la fois. Ils peuvent jouer avec de grands éclats de rire et l’instant d’un regard, une seconde à peine, un échange profond nous transperce et nous rend minuscule face à eux.
Jour après jour, Arsène, cahin caha, d’une voix rauque et suave à la fois va s’occuper des jeux des enfants. Derrière ses intonations, il y a plein de sourires, Ses yeux brillent, Arsène est si fier de « ses » enfants qu’il tient à tout prix à nous raconter la vie des uns et des autres.

« Celui-ci a fait 4 ans dans la rue, celui là on a cherché à le replacer plusieurs fois en famille mais en vain, certains préfèrent rester dans la rue ». A mesure qu’il croise les enfants il pose une main sur leur tête, comme une caresse, comme un film de protection, un moyen symbolique d’oter toute la misère qui les étreint.
D’un ton accusateur il dénonce ceux qu’il considère comme les responsables. Son analyse et Son regard sur les maitres coraniques est sévère. Passant de village en ville les maitres promettent d’éduquer les enfants dans la tradition. Certains parents leur confient alors un de leurs enfants. Ils deviennent des enfants talibes, recueillis par les marabouts (talibe signifiant élève).
Deux raisons selon Arsène, cette éternelle tradition, un apprentissage aussi prisé que celui de l’école. On y apprend l’humilité… Mais il y a aussi la pauvreté. Cette bouche à nourrir en moins peut être un argument justifiant une séparation douloureuse que l’on croit provisoire. on apprend alors à se débrouiller, à mendier. Triste réalité…

Ainsi le nombre d’enfants à la charge des maitres coraniques peut varier entre 20 et 100. Les familles ont alors souvent du mal à suivre leur enfant qui part alors de village en village en apprentissage. L’enfant doit souffrir pour avoir « la baraka » de son maître. A travers cette mendicité certains apprennent effectivement l’humilité. Certains enfants peuvent en ressortir grandis…
Mais la maltraitance est alors évoquée, celle des faux maîtres coraniques .Ceux-ci au lieu de transmettre l’humilité aux enfants les utilisent comme mendiants pour « s’enrichir personnellement. ». Les enfants doivent mendier pour ramasser une somme d’argent qui revient à leur maitre, sans quoi ils seront battus. Certains préfèrent s’enfuir, espérant retourner chez eux, un petit village dont ils connaissent juste le nom. Sans le savoir certains traversent des frontières, arrivent en pays voisin… Certains se mettent en quête pour trouver une tante, un oncle, un lien humain, un foyer où ils ne seraient plus battus et pourraient redevenir des enfants. Ces enfants restent méfiants, ils ont tendance à ne plus faire confiance à l’adulte.

Pire encore les enfants sont aussi victimes de trafic. On vend les enfants …et le pire c’est que certains achètent. Il y a un cours de l’être humain pour 35 000francs cfa. On les envoie vers la cote d’Ivoire pour les faire travailler dans les plantations. Esclavage moderne.
Ainsi de nombreux enfants errent aux frontières, égarés ils se retrouvent dans les gares routières… Ils se sont enfuis et ne veulent plus partir. Amadou Dialo dit Dala est depuis deux ans et demi au centre, ses parents l’ont placé chez le marabout mais lui aussi l’a laissé tomber, comme une vingtaine d’autres : il est devenu un permanent du centre, un peu un protégé d’Arsène. N’est ce pas un peu de lui-même qu’il retrouve dans cet enfant, lui qui finalement n’a jamais quitté le centre. Arsène reste très discret sur sa propre histoire, sur son passé. Il nous explique qu’être dans la rue peut être vu comme une source de liberté et d’argent facile, les convertir au travail n’est pas toujours évident lorsqu’ils ont reconstitué une famille de substitut dans la rue.

Arsène raconte, et, toute sa vie se retrace à travers celle de « ses » enfants. Il organise des écoutes indirectes où les enfants se livrent, petits indices pour retrouver un village, une route, un nom, un parent éloigné, un infime lien qui rattache l’enfant à une famille, une lignée notion si importante dans cette culture africaine. Avec le temps les enfants se dévoilent, et Arsène complète les récits, les bouts de vie, des lambeaux de famille.le bureau d'Arsène

A chaque instant il pense à eux, il est avec eux, il s’identifie et surement se rappelle.
Lorsqu’il a la chance d’être invité au restaurant il fait le tour des tables pour récupérer ce qu’il reste dans les assiettes. Alors fièrement il arrive au centre en cachant son butin, laissant son sourire le trahir ! Une nuée d’enfant affamé l’entoure, excité de pouvoir manger un bout. Quand Arsène sort avec une vieille casserole en fer blanc cabossée et une cuillère à soupe, instinctivement les enfants se mettent en file indienne se préparant à ouvrir leur bouche le plus grand possible. Une fois la bouchée enfournée ils courent pour retourner en bout de file espérant grappiller encore quelques grains de riz.
Le centre ne les nourrit pas pour éviter le trafic de nourriture qu’il peut entrainer. Certains partent quand la faim est trop violente pour faire la mendicité dans le quartier ou soulever quelques couvercles de poubelles poussiéreuses et mal odorantes. Lorsque le soir arrive d’autres trainent leur ventre vide autour des nattes posées à même le sol dans la salle où le matin même, ils faisaient la classe.

La nuit, il est encore là devant le centre à jouer aux cartes, boire le thé vert, fort comme la mort, en attendant de recevoir des nouveaux aux regards égarés, « ramassés » avec douceur par Soungalo dans la maraude.

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