L’homme au pardessus

l'homme au pardessusL’homme a passé son enfance dans les livres d’image. De toutes les histoires lues, il aime par-dessus tout « l’homme au pardessus ». Une histoire différente des autres, une qui lui correspond. Elle lui permet aujourd’hui d’imiter la grisaille des autres, leur démarche lourde, pataude… Aujourd’hui il a même un pardessus un peu gris, comme la couleur de ses yeux. Et pourtant à l’intérieur c’est une explosion de couleurs….
Marié à une femme pâle, grise mais qui fut fatale à cause de ses yeux océans, et de ses hanches qui dansaient même sans musique… Sa chevelure blonde, bouclée est désormais jaunie par l’oubli. Son regard de photographe est remisé comme ses photos dans des boites, bien rangé…, maintenant c’est le regard d’une ombre. Au quotidien, Il vit avec elle, sans amour, sans passion, sans même un regard pour ce quelle est devenue pour lui, cette ombre jaunie….
Cet homme là, n’a jamais quitté les images de ces contes. Il passe des heures entières après sa vie de bureau à chercher, fouiner, cherchant les marchands d’images, les kiosques aux images d’occasion,…
A la quête d’illustrations pour ses histoires comme un enfant en quête de nouvelles merveilles qui pourraient lui faire entrevoir la fin de l’histoire, des paysages et des visages inconnus.
Seul dans un monde, il regarde à peine le reflet de la réalité qui transparait. Chaque soir, Il rentre exténué de cette double journée, rédacteur de mots gris au bureau et chasseur d’images en fin de soirée.
Alors, vite il rentre dans son petit pavillon, à l’étage il s’installe dans son bureau. Il y étale ses rêves, ses trouvailles, il s’affaire mystérieusement dans ce lieu dont lui seul a la clef. Avec douceur et vénération, il y pénètre comme dans un sanctuaire. Un sourire pourrait presque réapparaitre sur ses lèvres.
Avec les précautions d’un enfant pour son dernier jouet, il sort de ses petits sacs en papier, les découvertes de la journée. Avec passion, il égrène, les cartes postales, découpe les magazines, les classe par thème, par couleurs…. Mais il craint que le temps les jaunisse, le soleil les flétrisse, alors il les protège autant qu’il peut.… Il est plein de prévenance avec ces bouts de papiers, ces bouts de rêves éveillés, ces délires colorés. Chacune de ces images est un élément de son puzzle et peut lui permettre de dénouer certaines histoires.
Jusqu’à l’heure du souper il reste seul dans son monde ignorant les actualités, les bruits, les images animées, l’ombre de sa femme…. Tout autre reflet de la réalité non figée ne l’intéresse pas. Dans ce capharnaüm d’homme-enfant s’empilent des boites multicolores aux étiquettes d’écolier, dans chaque espace, chaque coin qui aurait pu être libre, les images prennent toute la place dans son bureau comme dans sa tête, dans son cœur…. C’est en fait une vie pale et grise où les vraies couleurs sont des paquets bien rangés de papiers, des photos, des cartes postales… L’imprévu n’a pas sa place, tout est déjà écrit.

D’elle il ne reste que son reflet prise avec son appareil photo, sur le bord d’un bateau en Indonésie. C’est une des rares photos qu’il ait prise d’elle, un des rares clichés qu’il ait pris tout court. Les images avant, c’était elle, avec son regard, son regard bleu océan qui était là pour illustrer sa vie, ses mots, ses livres, ses histoires. Il ne voit même plus sa présence à ses cotés …. Geôlier des couleurs, de sa blondeur, de son ombre. Avec son œil triste, il n’a plus jamais capté les images réelles, il n’a plus jamais pris soin d’elle….

Lorsque son ombre apparait derrière la porte, lui annonçant l’heure de diner, il sursaute, s’affole, s’agite…Ses mains tremblent…Inquisition, il se sent observé, mais depuis toutes ses années, elle sait maintenant qu’il ne faut pas rentrer. Du pas de la porte, elle lui signale d’une voix triste la fin de « ses découpages enfantins »…Elle ne pénètre plus dans cet espace réservé, dans cette fausse réalité où l’intimité n’a plus sa place.

Ainsi chaque jour il recommence dans l’espoir de « la » trouver au petit matin, non pas la jolie photographe il y a longtemps qu’il l’a oublié. Non il attend l’IMAGE…dès le premier regard… II rêve de sa trouvaille irréelle…. Et pourtant, L’espoir s’amenuise au fil des ans de trouver cette image idéale, au bord des papiers jaunis, il continue désespérément de chercher …
Dans son pardessus grisaille des quatre saisons, il erre au petit matin dans les brumes de ses yeux larmoyants à force de chercher au quotidien…. Au bureau il pose son pardessus sur sa chaise, puis il prend la couleur grise et triste de son travail. Il s’y oublie.
Jusqu’à l’heure de la sortie, il s’ennuie. Jamais il ne sourit.
Ce soir, il rentre brouillon, le cœur gros, la tête hagarde, vide, si vide….Il a mal, si mal. Le regard de ses collègues de bureau qui ne le comprennent plus, ces collègues à qui il ne parle plus.
Plus rien de nouveau dans sa vie n’apparait, ni les images, ni les histoires, … à force de chercher chaque jour, il les connait toutes ces images et aucune ne lui convient. Toutes les couleurs se mélangent, ses pensées se bousculent. Il renverse les boîtes, peut être était-elle là, peut être l’avait-il déjà ? Amertume et pressentiment, il lui faut la fin.

Il étale les images, visages, paysages, ces petits trésors se succèdent devant ses yeux rougis, il secoue sa tête de plus en plus désespéré…. Il murmure des paroles dépourvues de sens pour celle qui l’observe discrètement du bout du couloir.

Que cherche t-il en vain depuis tant d’années ?

Elle n’a pas réussi à trouver, elle n’a pas réussi à rentrer, elle n’a pas osé. Depuis ce jour où elle a essayé de renouer un lien par quelques mots. Mais sa réponse n’a été que ses hurlements et une colère froide, terrible. Désormais, ils se sont vraiment éloignés l’un de l’autre. Depuis ce jour, la clef du bureau secret est gardée précieusement avec lui, dans la poche de son pardessus qu’il ne quitte jamais.

Demain c’est décidé, il ira plus loin. L’échéance approche, il doit absolument « LA » trouver.
La fermeture des bureaux est plus tôt le vendredi, il s’agite, bouscule les passants, se précipite et s’engouffre dans un wagon gris sale. La banlieue s’éloigne, il tourne désespérément dans les divers kiosques, les antiquaires, les libraires. Il faut la trouver.
De libraires en antiquaires, la nuit s’infiltre dessinant des ombres sur les images qu’il égrène nerveusement. Le libraire le regarde d’un œil abstrait, il se rappelle de cet homme au pardessus gris, de celui qui fut sur la couverture de certains de ces ouvrages au dessus des piles des meilleures ventes. De cet homme de lettre joyeux, au regard vif, amoureux de cette jeune photographe il ne reste que ce pardessus devenu gris. A l’époque il ne le quittait jamais dans son tour du monde, il lui donnait une contenance, une allure, une silhouette…. Elle adorait le photographier dans tous les paysages, lui, son pardessus, son calepin, son regard vert qui lisait à travers les personnes et donnait les plus belles couleurs aux histoires.

Comment la vie l’a-t-elle brisé ?

Aujourd’hui cet homme est une énigme… une ombre étrange et furtive, sans un mot, sans un sourire ni même une expression, toujours à la recherche d’images….
Il se rentre, quelques rayons d’ombres tombent du réverbère posé là, prés de la maison où le reflet de sa photographe jaunie l’attend. Il serre la clef de son bureau dans sa poche. …Le cœur palpitant son ombre se hâte derrière lui de réverbère en réverbère. Sa sueur perle sous le pardessus. Il s’arrête au coin de la rue, essoufflé devant les quelques mètres qui le séparent de l’entrée. Le pardessus rajusté sur ses épaules il s’avance devant la porte en feutrant ses pas. Cette image là est déjà dans l’album, déjà légendée.
Par contre, Il ne voudrait pas quelle trouve l’album de « l’homme au pardessus ». Elle aura bien le temps après, une fois qu’il l’aura placé la dernière. Une fois que tout sera fini.
Cette histoire qu’il aimait tant enfant c’était lui qui l’avait écrite. Il était cet homme plein de vie, marié avec une jeune photographe blonde et bouclée au sourire d’ange, au regard acéré. Il était cet homme fascinant, qui voyageait à travers le monde, et le monde des mots, ce journaliste passionné à la plume perspicace, toujours accompagné de son ombre blonde qui illustrait ces propos, son histoire, sa vie …. Leurs éclats de rires ont fait le tour du monde.

Et puis certaines images se sont flétries, son pardessus lui est devenu gris comme son regard, sans vie,…la cause de cette transformation, de cette rupture ? Le jour ou il a été muté dans un autre service gris sans image, sans voyages, la rubrique des petits écrits. Les siens n’étaient plus vendeurs ! Déclassement…. Mobilité descendante, descendante dans les abimes d’un sous sol d’un bâtiment gris ou il se sent enfermé, coupé de la vie. On lui a trouvé un petit bureau au journal, parce que son nom faisait toujours notoriété, toujours rêver….

C’est maintenant une petite chronique sur papier gris. Oublié les unes des grands journaux, les piles de livres à dédicacer…maintenant son nom apparait encore en petites lettres grises au bas d’une page du quotidien régional.
Sa quête d’images a commencé à ce moment là. Il ne pouvait plus « être » les images pour faire vivre son histoire, il devait trouver les images ailleurs. Chaque image correspondant à un moment de sa vie …Là il sait maintenant qu’il n’a qu’une vie grise mais il voudrait trouver pour la fin une image qui montre qu’il n’est pas fini. Une image aux couleurs douces qui résume toute sa douceur intérieure,….
Ce soir il le sait, comme un dernier adieu il installe toutes ses boites en quinconce, puis lentement il vérifie les étiquettes, les caresse encore une fois. Il sait maintenant qu’il l’a, il sait le sens de tout çà. IL a ajusté le puzzle de sa vie, il lui manque juste une pièce. Mais il a aussi observé la vie des autres, à travers toutes ces images, ces bouts de papiers… Le regard pâli par tant de recherche, d’une main tremblante il continue son œuvre, il illustre sa vie par image transposée.
Et puis tout d’un coup, voilà !

Elle est là l’image qu’il cherchait, celle qui apporte la sérénité, qui’ l’empêchera de vieillir, de mourir les cheveux grisonnants et l’œil triste. Le cœur serré, il ajuste son pardessus, celui là même qui est fatigué de l’avoir accompagné dans toutes ses pérégrinations…Puis, il plonge violemment dans cette allée de platanes verdoyante, si douce, si calme qui laisse à penser que rien n’est fini . Le gris n’a pas sa place. Il se précipite chez lui.
Elle s’inquiète. La porte a claqué, elle a cru le voir sourire !
la lumière du bureau vacille, plus un bruit ….
Après tout il avait l’air tellement étrange ce soir,… Elle a même cru voir une lueur dans ses yeux gris, ils semblaient presque redevenus verts….
Elle s’approche comme une ombre, doucement, la porte est ouverte comme une invitation à rentrer. Mais le pardessus n’est plus sur la chaise. Son cœur se serre.

Intriguée, elle observe, elle s’étonne alors  de voir tout rangé, sauf un album ouvert à la dernière page. Tremblante elle s’approche, n’osant pas y croire.
Une image, L’IMAGE, celle d’une allée verdoyante d’arbres majestueux. Cette image semble vivante ; Le regard de la photographe est happé par sa lumière…. Et soudain son œil est attiré par une ombre qui semble bouger au fond de l’allée, une ombre lumineuse avec un pardessus gris.

Il est parti, sans un mot, loin d’ici. Le puzzle est fini; Toute sa vie est consignée, légendée avec soin pour chaque image. De sa plus tendre enfance à sa rencontre avec le joli regard de la photographe,… Chaque voyage, chaque rencontre, chaque visage est inscrit, légendé, noté. Rattrapé par tout ce qu’il a écrit, il s’y est oublié Il en est devenu gris, comme les coups de crayons qui légendent son histoire .
Sa vie. Images choisies.
L’ombre a glissé dans l’allée. Sa main a laissé tomber une clef et des bouts de papiers froissés.
Quelques traces de pas, quelques traces de vie sur les images, les feuilles tombent, jaunes, si jaunes autour du pardessus gris si gris. L’ombre s’éloigne à jamais. Une larme vient de couler sur l’ombre, les couleurs se sont brouillées. Le pardessus est mouillé.

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