7- les enfants de la nuit

silhouette noctureSoungalo est cet être si grand, si doux avec les enfants. Il inspire la crainte, le respect et la sécurité, avec lui la peur des enfants s’envole, leur méfiance s’étiole.

Il me semble revoir sa main se poser sur le crâne de ces petits, comme pour leur donner une protection, une bénédiction, sans un mot, tout juste un regard pétillant dans la nuit. Il leur tient la main un instant dans les ténèbres de sa tournée pour leur donner un soutien, sa tendresse, maintenir un lien qu’il crée chaque nuit depuis des années.

La maraude de nuit commence vers 21 heures.
Bamako la nuit, les halles, la gare routière, le marché rose en face de la grande mosquée, des lieux tristes de vie, vides de sens mais pleins d’errance, de violences et de peurs enfantines.
Soungalo connait les lieux, comme un chat il voit dans la nuit, il repère les petits corps cachés, blottis entre deux talus. Il les cherche, les débusque et discute avec eux. Des questions simples, sur ce qu’ils ont mangés, qui ils sont vus, si certains sont malades.

Un petit être frêle s’approche. Une dizaine d’année peut être et des années de rue déjà derrière lui. Comme des somnambules on les voit apparaitre de tous les coins insoupçonnés de la guerre routière. Certains au contraire cherchent la sécurité dans la lumière. Elle les maintient les aide à rester en vie et dormir un instant tranquille. Certains ne savent même plus pourquoi et depuis quand ils sont là. Pudeur d’enfant, ou perte de repère ? Une vie à court terme, au jour le jour, nuit après nuit ils se construisent sans adultes.

Si le sommeil tarde à venir, si la faim les tenaille, ils cherchent dans les poubelles, mendient, ou inhalent de la colle dans des petits sacs qu’ils tiennent serrés dans leurs mains. Drôle de doudou pour se rassurer et pour trouver le sommeil…

Soungalo s’informe auprès des « vieux » enfants qui sont souvent les plus jeunes…Quelles sont les arrivées, les départs dont il n’aurait pas entendu parlés ?
Même si nous nous trouvons à la gare routière, les enfants ne parlent pas des bus, mais des enfants qui bien souvent ont fait des kilomètres pieds nus. Fuite pour un monde meilleur, mais plus il y a d’espace plus il y a de risque de perdre ses repères. Malgré leur sourire leurs regards sont pleins d’inquiétude…
Deux petits frères sont arrivés cette nuit à pied depuis le Burkina, ils nous sont présentés par les « anciens » de la rue, qui n’ont souvent pas plus de 8 ans … Ces petits frères comme des petits oiseaux fragiles se blotissent dans un rond point en plein centre ville. Autour d’un petit feu, ils font chauffer dans des vieilles boites de conserves leur repas, des restes de poulets ramassés de ci de là. Apeurés, méfiants, ils refusent de suivre Soungalo, ils ne le connaissent pas encore, ils n’ont pas confiance et ne veulent surtout pas être séparés. Ils sont deux, ils se sentent plus forts. Juste derrière eux, se trouvent les plus grands, certains dorment au milieu de la fontaine, pour être tranquilles tout en restant à l’affut, car pour les déranger il faut se mouiller, le bruit de l’eau les réveille avant qu’ils soient dérangés….

D’autres dorment sur des cartons serrés les uns contre les autres, gris de poussière, gris de tristesse lorsque les jeux se sont arrêtés ils retournent à la réalité, mini adultes en danger. Il n’y a pas de violence apparente, quelques enfants « chootés » à la colle, pour oublier, tomber dans le sommeil de leur corps, pour oublier leur douleur. ». Dans la rue, dans la nuit, les filles sont là…, avec leur copain ou leur client, leur enfant sur le dos ou couchées sur une natte.
L’une d’elles est enceinte, on sent qu’elle est protégée par les autres. Ils l’enveloppent de leur présence, de leurs gestes.
Une autre tient son enfant dans le dos, il tousse, il est minuit, nous sommes prés de la gare routière dans une ruelle sans âme et sans lumière, sans médecin, sans soin, sans avenir, un nulle part qui fait froid dans le dos.

On occulte les saletés, les odeurs fortes, les corps mous, les rats crevés, on occulte une partie de la réalité et on se concentre sur leurs sourires de la nuit et leurs yeux pleins de vie. Ils n’ont rien mais se démènent pour nous offrir un tabouret, un sachet d’eau, et nous font visiter avec fierté leur « quartier ».
Les abus sexuels que peuvent subir ces enfants de la rue sont tabous pourtant lors des tournées de rue, la nuit les coins les plus improbables servent d’abri aux plus jeunes pour ne pas se faire repérer. Recroquevillés sous une table au fond d’une rue, certains, lorsque Soungalo les réveille, sont complètement perdus et apeurés. Peur de l’adulte, peur de l’instant qui le réveille d’un sommeil gagné par la colle et les éloigne de la réalité.

Xavier est le premier qui revient bouleversé de sa maraude avec Soungalo. Il a soudain besoin de parler, besoin de raconter l’histoire de ce petit garçon qui après un accident de train se retrouve amputé. Petits enfants apeurés, égarés, la vie ne les a pas épargnés. Nos grands enfants blancs sont choqués et mesurent leur part de richesse face à tant de misère.
Dans la rue, même en pleine nuit, on repère les nouveaux, ceux qui viennent d’arriver, ils parlent quelquefois une autre langue, craintifs on sent bien que l’adulte leur fait peur. On ne peut lui faire confiance. Les faire venir au centre pour pouvoir dormir est un travail difficile au quotidien, surtout au début. Les nouveaux sont plus méfiants.
Aujourd’hui Soungalo a une réputation qui le précède, les anciens viennent parler de lui aux nouveaux. La mise en confiance passe par les regards, des intonations, des gestes au-delà des formalités.

Quelquefois des enfants ont du mal à se faire comprendre, leur dialecte d’un petit village du Burkina Faso n’est pas connu de tous…Mais ils dormiront peut être à l’abri du centre, loin des dangers, à l’abri des regards mauvais au moins pour cette soirée…
Soungalo s’efface humblement devant les enfants. Ces mots sont rares, choisis, il a bien compris que plus que les mots son regard leur donnait confiance.

De notre coté nous sommes usés de cette maraude nocturne, vidés, déchirés. Aucune violence apparente, des sourires, de la douceur dans leurs mots mais quelle tristesse dans nos cœurs. La violence est sous jacente et nos cœurs saignent.
Nous regagnons nos chambres en silence, quelques palabres douloureuses pour extérioriser nos peines qui ne pourront s’atténuer facilement. Nos yeux ont croisés les leur.

Au loin les chiens de la rue aboient, le silence de la nuit nous semble si froid…

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