10- Massitan et la teinture de la vie.

 TEINTUREEnfants, aux regards rieurs, les petites filles déjà femmes ont le regard plus inquiet et méfiant que les garçons. La maternité s’est déjà posée sur elles dans la rue, leur enfant y est né alors qu’elles même étaient encore dans l’enfance…
Des regards sombres alternent avec les sourires, puis la provocation avec les bousculades et les frôlements de corps, des poussières de vie, des parcours atypiques pour nous….

Nous nous rapprochons doucement d’elles, un rapprochement de nos regards, de nos rires au-delà de la barrière de la langue.
Observateurs de passage d’une partie de leur vie, poussière de temps …
Ici on leur apprend à lire le bambara, à coudre, à cuisiner, à teindre des tissus multicolores pour pouvoir sortir de cette rue un jour. On leur apprend à vivre autrement.

Massitan, petite fille de la rue, au visage marqué par les scarifications et la souffrance, est presque maternelle avec nous. Son regard indescriptible…Si dur au départ, ce regard nous transperce. D’abord elle nous observe, méfiante, impassible, aucun sourire, elle ne cherche pas à rentrer en communication… Elle reste en retrait.
Et puis, lentement nous nous sommes apprivoisés !
Nous avons vu son regard changer, et soudain nous materner, nous protéger.
Attentionnée, elle nous surveille, fait attention à nos sacs, vérifie notre alimentation, surveille le soleil sur notre peau de blancs. Elle sourit encore peu. Visage fermé, elle vaque à ses occupations dont nous faisons maintenant parti. Elle nous guette du coin de l’œil.
Le rythme de nos journées s’installe : la teinture, l’alphabétisation, les repas, les rires complices… les danses, les échanges…

Le matin elles arrivent, tôt, par deux ou trois, main dans la main. La fatigue se lit sur leur visage. Elles arrivent sans ordre, sans être appelées, sans y être conviées, comme si elles rentraient chez elles. Les seaux se remplissent d’eau, elles se lavent, changent de pagnes, font leur lessive dans un coin de la cour. Elles se préparent à la journée.

Après leurs toilettes, elles préparent la première tache de la journée, le premier apprentissage : la teinture.
On installe un brasero, des grandes bassines, la teinture en poudre apparait dans des petits sachets, puis mélangée avec la soude. Les tissus sont pliés, noués, tournés, « pincés », travaillés, prêts à être trempés, travaillés, colorés…
Massitan s’approche, le regard frondeur. C’est elle qui fait la teinture, elle met des grands gants en caoutchouc. Ils sont troués, elle est pieds nus, dans la poussière et les coulées d’acide.

Massitan, le visage fermée, concentrée sur ses mélanges approche une louche de sa bouche. Elle goute du bout des lèvres, elle cherche la bonne couleur, les justes proportions, les bons dosages : soude, sucre et teinture.
Mama Keita et l’animatrice l’entourent, comme pour la soutenir dans son apprentissage du « gouter des couleurs ». Elles aussi goutent. Elles aussi crachent l’amertume du mélange.
Massitan est fière de nous montrer qu’elle sait faire, il nous semble apercevoir une esquisse de sourire dans ses yeux, un soupçon de carapace qui se fissure…
Une fois les couleurs goutées, mélangées, le linge est alors dénoué, rincé, essoré. Des fils sont installés dans la cour, les tissus y sont étendus. Des ronds jaunes illuminent le marron, des stries vertes colorent le bleu marine. La cour prend des couleurs.
Il faut alors tout nettoyer, les filles continuent de s’activer. Quelques unes partent en courant au marché pour acheter les derniers ingrédients manquants et nécessaire à Judith, la cuisinière ; Assise dans un coin de la cour, Judith avec son tablier bleu observe les filles. Chaque jour elle prépare un repas, « LE » repas qui va tenir au ventre des filles pour la journée, elle leur apprend à cuisiner, à mélanger les aliments de la vie. Elle laisse mijoter dans des grandes marmites de fer blanc. Elle goute aussi le mélange brulant du bout des lèvres, moins amer que la soude. Elle alimente le feu, épluche, ajoute, et goute à nouveau. Ce n’est pas encore l’heure du repas mais c’est bientôt l’heure de la leçon.
Elles laissent les chaussures devant la porte d’entrée d’une des petites cases de la cour. Elles rentrent respectueuses du lieu et prennent place sur les petits bancs devant le tableau.
Dans ce milieu très féminin arrive Maitre Diallo et avec lui l’heure de « l’alphabétisation ». Les filles apprennent à lire et à écrire le bambara, la langue la plus parlée à Bamako.
Nous nous invitons et assistons aux leçons du maitre Diallo. Sur son petit tableau aux craies multicolores, il montre les mots, accompagne et soutien les efforts des filles. Avec sa baquette il désigne les syllabes qu’elles répètent en cœur. Elles sont une dizaine alignées sur les bancs, intimidées par notre présence….

leçon

Massitan est assise au milieu, elle se tourne régulièrement pour vérifier que nous sommes toujours là. Nos regards se sont accrochés. Nos vies sont mêlées.

On en profite à notre tour pour apprendre quelques mots, pour apprendre autrement !
Après l’effort, l’attention, elles posent enfin les crayons et organisent le coin repas. Un grand plat est posé au centre d’une natte. Chacune s’installe autour après s’être lavé les mains. Elles puisent alors du bout des doigts et goutent le mélange des saveurs mijotés par Judith toute la matinée.
Un court instant de pause, elles rient de notre incompétence à manger avec nos mains. Rapidement elles s’activent encore, s’invectivent, débarrassent, nettoient, secouent.
Ce n’est qu’après quelles peuvent enfin se poser, quand la chaleur est la plus forte, elles prennent le temps de s’allonger sur les nattes, poser leurs corps.
L’après midi est réservé aux activités plus ludiques : coloriages, tricotin, scoubidous, coiffure, couture, dessins, danses…. On installe les tables à l’ombre dehors sous les arbres.
Maitre Diallo a préparé des cartes avec les noms de toutes les filles, elles ont signées à coté de leur nom, elles ont coloriés la carte d’Afrique. Elles sont fières de leurs préparations, de leurs petits cadeaux.
L’une d’elle me questionne, sur mes enfants, mon mari… Elle s’appelle Aminata, elle regarde mes photos et me demande si elle peut garder une photo de mes enfants qu’elle colle contre son coeur. Ravie de ce petit don, elle vient me donner timidement une des cartes qu’elle a coloriée, contre don. Massitan observe la scène, elle est presque fâchée qu’une autre cherche à se rapprocher avant elle. Alors elle s’empresse d’apporter sa carte. Et elle me sourit !
Bernadette, Agnesse, Aminata, Massitan, Assitan, Korotoum, Fotoumata toutes ces petites filles femmes, ces enfants de la rue nous sourient. Il faut les mots et les couleurs pour raconter leur quotidien, leurs espoirs et leurs sourires.
Des vies mal commencées, mal tissées, brisées, avec la pauvreté, la séparation des parents,ou encore un mariage précoce, un manque d’amour, un lien parental distant, inexistant, des violences, des viols inavoués…Toutes ces contraintes rendent la vie de ces petites filles difficile au point qu’elles préfèrent la dureté de la rue à celle d’un foyer où elles n’ont pas leur place.
Petites filles qui ont grandi trop vite dans une vie quelque fois sans adultes, sans référents, sans modèles, sans tuteurs…
Certaines s’imaginaient qu’à la grande ville, elles allaient trouver du travail, et pouvoir s’en sortir, pouvoir se constituer leur trousseau et  enfin se marier…
Elles viennent à Bamako, quelquefois même dans l’espoir de nourrir leur famille restée au village. Employées comme aides ménagères, elles économisent leur salaire de misère, mais si elles viennent à être enceintes, elles sont souvent licenciées, sans indemnités, jetées. Sans repère dans la grande ville, sans famille, elles finissent dans la rue, sans moyens pour retourner au village. De toutes les manières leur honneur leur permettrait-il de revenir en arrière ?
Alors elles dansent pour oublier, elles chantent, rient, secouent la poussière de leur pagne pour secouer et oublier le tracé de leur vie. Leurs traces dans la latérite sont éphémères, comme leurs ombres et leurs dessins sur les murs. Certaines commencent à rassembler leurs affaires dans un sac plastique, souriant encore une fois, un geste de la main en guise d’au revoir.
Les dernières partent le soir venu, elles retournent dans la poussière de la vie, la poussière de la nuit. L’atmosphère s’alourdit, pas de lieu « sûr » pour se reposer. Elles partent en trainant les pieds dans la poussière.
Certaines savent qu’elles vont « dormir » une fois de plus devant la grande mosquée de Bamako, « seules » sur une natte à même le sol. La crainte est perceptible dans l’air, la fragilité de leur vie à la tombée de la nuit nous effraie.
Les tournées de rue avec Judith débutent vers 17 heures. On découvre que Judith est plus que la cuisinière, elle est aussi une seconde maman, elle cherche celles qu’elles n’a pas vu depuis quelques jours. Elle s’informe, apaise, soigne, repère. Sa tournée commence prés de la mosquée. Elle nous y amène, c’est un lieu de refuge des filles.
Les tournées de rue de nuit sont marquantes, des « tourne-entraille », « tourne émotion »… On y croise les filles de la journée dans un autre éclairage, un autre contexte, les sourires ont disparu, une lueur étrange brille dans leurs yeux lorsqu’on s’en approche de trop prés.
Une des jeunes filles avec laquelle nous avons « joué » tout l’après midi nous reconnait et profite de notre présence pour fuir un client. Elle s’accroche à la main de Marine, son corps se serre contre elle, craintive. Un petit moineau apeuré, tremblante et soulagée de cet instant de repos entre nous. Le client par contre est mécontent, il nous invective de l’autre coté de la rue, il se rapproche de plus en plus, furieux d’être dupé.
Elle a une douzaine d’années. Elle redevient une enfant le temps d’un instant. Aucun accueil de nuit aujourd’hui pour les jeunes filles. Elles ont un repas le midi mais pas d’abri le soir, les garçons c’est l’inverse, pas de repas, mais un toit.
Certaines filles deviennent folles, folles de douleur. La violence de la rue les brise. Elle y donne la vie, elle « goute la vie » avec la même violence qu’elles goutent la couleur dans la cour le matin. Mal protégées,
leur vie se fait dans la rue, pieds nus dans l’acide de la nuit. Leur visage est de nouveau fermé, concentré sur ses mélanges de rêve et de réalité qu’elles goutent du bout des lèvres, sans proportions, sans dosages. Ici personne n’est là pour les entourer, les soutenir, les protéger, elles ont appris toute seule le mélange acide de leur vie.
Massitan n’est plus fière de nous croiser, il nous semble apercevoir un reproche dans ses yeux, sa carapace est revenue. Les couleurs et la douleur nous semblent plus vives dans le noir.
Une fois une les couleurs goutées, mélangées, les filles sont alors essorées, leurs corps sont étendus sur les nattes.
Leur espérance de vie est courte, alors elle la transmette à leur enfant : une volonté de survie, un espoir de s’en sortir.
Pas de culpabilité, de la tendresse et de l’amertume mêlées, mais nous ne sommes que des poussières de passage, passage de mots, de regards, d’émotions, notre devoir n’est-il pas de parler d’eux, de faire savoir aux enfants rois là bas qu’un « ailleurs » existe ou la vie haute en couleur a le gout de l’acide.
L’insouciance pour nous n’est plus possible,
le silence serait tolérance…

On leur laisse un peu d’espérance, juste assez pour survivre, juste assez pour avancer et pour nous avec juste assez de mots pour ne pas oublier…

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