Nénuphar le magnifique!

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J’ai posé sur mon bureau le cœur d’un nénuphar en bois jauni par le temps. Les pétales se sont évanouis dans les multiples déménagements. Il reste un socle, vert, solide où les veinures de la feuille apparaissent encore.
Le jaune nénuphar s’appelle Colonel Welch, Marliacea chromatella, mais celui avec des nuances cuivrées, c’est notre préféré, c’est Aurora.
Le vestige d’un temps passé, d’un peintre vénéré, celui de notre amitié naissante, effleurée, éloignée…Vestige du temps où tu croyais encore en moi. Cette étrange fleur qui flotte majestueuse sur mon nouveau bureau m’aura suivi toute ma vie.

Je ne sais plus vraiment quand m’est venu ce surnom extraordinaire, Nénuphar…
Peut être à la suite d’une rencontre avec Monet, ou avec toi ?!
Le choc du « gigantissime » tableau de Londres, entre gigantesque et gigantisme,.. le choc de me sentir si petite à côté de toi.
Les sens en éveil, je me rappelle bien avoir été absorbée par les couleurs, l’impression de capter une odeur, une atmosphère particulière devant ces nymphéas. Et cette impression particulière de capturer nos sens dans cette atmosphère sans lumière du musée.
Je me rappelle avoir été absorbée par la couleur de tes yeux, so blue ! Toi, le so british, celui qui m’a appris à voir le monde avec le bout de mon pinceau depuis Londres!

Je ne sais plus vraiment quand m’est venu ce cadeau magique qui continue de me lier à toi et de me rappeler qui je suis. Peut être à la suite de la rencontre de nos dessins, de nos desseins. .. Le choc de mon ego d’ado confronté à ta sagesse, gigantesque, alors que je pensais savoir dessiner ! Je griffonnais au coin des cahiers. Tu m’as initiée à la légèreté. Il faut savoir diluer et ne garder que l’essentiel !
On ne peut qu’esquisser, on ne peut corriger.

C’est notre première rencontre, mais c’est aussi celle avec de grands peintres à travers cette œuvre des nymphéas. C’est une histoire de regards, d’éveil au sens. Les impressionnistes ont effleuré ma sensibilité.
Car il y a eu ce choc, cette tombée dans l’abîme, le début de quelque chose.
Les nymphéas ont tout d’abord été une révélation, je m’ouvrais au monde.
Je ne sais plus vraiment combien de temps je suis restée assise, vissée au sol en face du tableau, oubliant tout ce qui m’entourait.
Je ne sais plus vraiment combien de temps j’ai mis pour me rendre compte que tes yeux bleus me regardaient avec insistance un sourire fossette, un éclat sur tes lèvres. So moqueur !
Tes mains me dessinaient au crayon aquarelle sur ton vieux carnet. Toute habillée de vert tu m’avais comparé aux nénuphars, selon toi je me noyais dans le tableau. C’est peut être là, la naissance d’un nénuphar.
Je ne sais plus combien de temps nous nous sommes regardés, apprivoisés, promenés, aimés et hallucinés devant ce tableau de Monet.
Naissance de l’amitié dans un musée, devant Monet…
Ces nénuphars prenaient tout le mur, le panneau exposé était immense, du haut d’un petit balcon j’ai eu l’impression de me trouver au dessus du pont de l’étang de Giverny…J’ai cru tomber, tu m’as rattrapé dans ta réalité, dans ton immensité !
Je ne pouvais détacher mes yeux des nymphéas, cherchant le détail et la profondeur, l’âme des lieux m’impressionnait, assise en tailleur j’ai eu la sensation d’être observée. Monet a vécu à Londres, il a sûrement survolé les lieux à ce moment là…Mais l’impression d’être observée, surveillée c’était toi et çà l’est encore aujourd’hui !
Les nymphéas m’ont de suite attirés, hypnotisés, révélés à moi même. Ces tâches de couleur au milieu de tout ce vert, cette fragilité survolant la profondeur, tout m’a fasciné au point que j’ai du noyer sous les mots mon entourage. Une belle rencontre, une double rencontre ! Monet et toi !
A chaque séjour à Londres, le détour était obligé. Je passais te voir.
Des reproductions, des photos, le nénuphar est entré dans ma vie, comme toi, il est même devenu ma vie avec tes couleurs, tes pinceaux, tes esquisses. Nénuphar est devenu mon surnom, notre secret que seuls quelques uns connaissaient. Le nénuphar était devenu la marque de notre amitié, de notre complicité, de nos tasses de thés avec un nuage de lait…So british !
Et puis le temps…

Les gens…
Ta femme malade.
Les enfants…pas les nôtres, les tiens, les miens…
loin…
Les ronds des tasses de thé comptent les années…éloignent le passé, nous plongent dans l’activité d’une autre réalité dont tu t’es éloigné, ou je t’ai oublié, délaissé.
Les rencontres se sont alors espacées, mais régulièrement à certains moments de ma vie il réapparaît, comme les amis, une lettre, un dessin, un mot griffonné, un nom évoqué, comme pour me rappeler qui je suis !

En Afrique, tu étais là, pour me rassurer au milieu d’un immense étang, multiple et coloré bordé de terre rouge et de soleil rasant. Un étang de nénuphars, improbable à des milliers de kilomètres du national Galery ! So cute !
Ce jour là il m’a permis de sourire alors que les larmes venaient de m’étreindre. Perte de confiance en moi. Qu’est ce que je fais là ?
Habillée de vert une fois encore, ma peau de blanche me laisse à penser que je suis le nénuphar perdu dans cette immensité. Les nénuphars blancs sont ceux que tu aimes peindre, comme l’oiseau dont il porte le nom l’Albatros.
Improbable de le trouver là au milieu de mes histoires de génie de l’eau…
Alors je me suis assise et j’ai dessiné à l’aquarelle en pensant à toi qui m’a donné l’envie de voir avec les couleurs de nos yeux. Je t’ai écris, une lettre poussiéreuse en anglais, pour te raconter ma vie au bord de cet étang, dans une culture si différente ou les couleurs sont monochromes, de terre, d’ocre, et où le vert est si rare. Je me suis apaisée.
Et puis quelques mails, impersonnels…
Plus froids que nos échanges épistolaires où le challenge était d’écrire toujours plus que l’autre.
Quelques photos, modifiées à ta guise…avec nos bulles de paroles imaginées.
Sourires éloignés mais marqués de nos couleurs, sur du papier, légers et aquarellables pour moi, sur des toiles, odorants et avec le relief de l’huile pour toi.
Et ma première petite boite d’aquarelle que tu m’as donné, m’a accompagné tout au long de mes voyages. Je n’osais pas toujours la sortir. Mais je la serrais contre moi, je savais qu’elle était là, dans mon sac. Je pouvais la toucher du bout des doigts, je pouvais imaginer les couleurs sur le papier.
Au détour des lieux, quelques esquisses enfantines dessinent nos liens même très loin.
En Inde, au détour d’un thé massala, au lait et épicé je sors mes couleurs et dessine le mendiant aux colliers colorés. Le bleu de la mer au fond me fait soudain penser à tes yeux.
Nénuphar, en Inde, en bord de mer, dessine les couleurs du temps.
En sortant un pincement au cœur. Un petit jardin, un petit bassin avec quelques poissons rouges m’ont fait un clin d’œil. Les nymphéas leur apportent ombre et fraîcheur aux moments les plus chauds de la saison… Ils savent se faire oublier le reste du temps… Comme les amis !
Rappel à la vie, rappel de qui l’on est, comment on se construit, nos amis sont toujours présents dans nos esprits, dans nos racines profondes .
Moment d’abandon, il prend l’allure d’un petit bateau entre deux eaux qui semble être oublié, à moitié coulé, Nénuphar s’égare, rappel à l’ordre. La floraison est des fois difficile…Des moments où l’on s’enfonce plus facilement, on s’isole, on s’éloigne…
J’apprends ta maladie. J’ai peur. L’immortalité n’est pourtant pas pour nous. Ta femme est déjà partie. J’ai peur que tu la suives.
Le temps apaise les douleurs, nous laisse passer des petits moments de paix, nous laissant toujours imbibés de nos riches amitiés.
Cultivés dans mon propre bassin, les nymphéas sont les plantes royales.
Tout l’été à la surface de l’eau, colorées les fleurs se détachent de la profondeur du vert… Ephémères, elles restent fleuries quelques jours, mais les racines sont en profondeur, de nouvelles fleurs apparaissent toujours en plein renouvellement, il en reste toujours à portée de vue, juste là, au cas où.
Comme les photos des amis, dans les cahiers savamment rangés, datés, à portée de vue, juste là au cas où, en cas de moment de nostalgie ou de recherche des fondements de notre vie.
Elément de décor d’un jardin mais base essentielle dans ma vie. Les racines permettent de mieux s’épanouir et protéger les autres, les nouveaux nés, les nouvelles amitiés.
J’ai essayé de te téléphoner.
Aucune réponse.
En attendant, retour à Londres 25 ans après.
Encore un appel…sans réponse…

Je me précipite.
Les couloirs de la National Gallery n’ont pas changé, mais l’immense bassin devant lequel je venais m’asseoir a changé de place, il est à Paris, Musée de l’orangeraie. Aucun intérêt !
Je sais au fond de moi que c’est toi que je cherche.
Il faut suivre la bousculade, au feeling, au hasard des couloirs, Turner,… et puis un amas plus bruyant, les guides qui parlent de Monet haut et fort, couvrant le clapotis de l’eau qui se dégage des tableaux. Quelques étudiants dessinent.
Ton absence me pèse, la lumière des nymphéas n’est plus la même, je ne me sens plus nénuphar…
Alors j’erre jusqu’à Covent Garden, je cherche notre vieux salon de thé, celui où l’on échangeait pendant des heures, au milieu des paniers, des vieux cendriers, des vieux anglais !
La nuit est tombée.
Je ne t’ai pas retrouvé.
Ta fille m’a laissé un message, émouvant, touchant. Elle me parle du vieil homme malade que tu es devenu, qui se referme et s’éloigne du monde petit à petit. Comme pour se préparer au dernier départ.
Je réalise soudain que je n’ai plus 20 ans et donc toi non plus. Tu approches des 80 ans, j’en ai 20 de moins que toi.
Les nymphéas refleurissent…
Nouvelle maison, ils attendent leur installation dans une bassine à l’ombre des palmiers. Les poissons tournent en rond.
Je cherche des leçons, de jardinage, de vie, de rappel à la vie…les nénuphars m’appellent, ils sont bien réels et moins poussiéreux que cet objet posé sur mon bureau.
Il faut en prendre soin.
« En début de saison on peut attendre le départ de la végétation et descendre progressivement les pots à une profondeur plus importante, mais il est préférable de les mettre tout de suite à la bonne profondeur. Les boutons floraux apparaissent un peu plus tard, en pleine saison on peut supprimer quelques feuilles ce qui assure une floraison plus fournie. »

Alors c’est décidé, j’ai repris un cahier d’esquisse , et pour toi j’ai dessiné mon premier nénuphar . Je l’ai fait léger, à l’aquarelle, avec les pinceaux que tu m’avais confié, mes trésors depuis toutes ces années.
J’ai dessiné, encore et encore, alors que les larmes mouillaient ma feuille et diluaient ma peinture.
Je l’ai fait rose, le Rose nymphe, le Fabiola.

Un dessin, une ode à la vie, aux saisons qui passent, aux amitiés vraies quel que soit l’age, quelle que soit la raison ou la déraison ;
C’est l’ Effet nénuphar. Je te l’ai envoyé.

Et puis un matin aux infos, Effarée, j’apprends que nénuphar est devenu nénufar ! Il a subi une réforme de l’orthographe, de multiples déménagements, des voyages, des mariages, des distances qui l’amènent à perdre sa réalité lui semble –t-il mais au plus profond, il est toujours là.

Mon téléphone vibre.
Le nénuphar que j’ai enregistré pour t’identifier s’affiche.
Ta fille.
Mes larmes.
Nos larmes.
Nos mots.
No more.
Les racines sont profondément ancrées et donneront encore des floraisons. Les nénuphars rouges sont rares, mais les plus beaux peut être, le rouge Attraction ou encore Escarboucle ! Le rouge de la passion que tu as voué à tes couleurs toute ta vie, au point de colorer celle des autres.
Jamais l’amitié que je te porte ne pourra s’altérer même au fil des années!
Je deviens peut être nénufar….
Je transmettrais à mon tour notre amour de Monet, notre histoire, nos rires, nos couleurs et le bleu de tes yeux dans mes aquarelles.

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