21- Extrait de Bam’city: à l’unité

Nos habitudes occidentales ont la vie dure. Nous vivons dans l’abondance sans nous en rendre compte. L’eau coule à flots, la nourriture est abondante, tout est si facile pour nous. Pas besoin de compter ou de marchander. Et puis on est pressé.

Alors quand l’eau vient à être coupée en plein mois de juillet alors que nous sommes savonnés abondamment de la tête aux pieds, la perplexité de la situation nous laisse à penser que c’est momentanée … L’eau ne peut disparaître, elle va revenir. C’est obligé… Une fois sec il faut se rendre à l’évidence et nous voila à mendier poisseux de savon en tong et serviette. Le ridicule de notre situation nous apprend vite à nous méfier.

On comprend à quoi servent les bouteilles vides dans la douche. Réserve quand tu nous tiens…. Maintenant nous devenons prévoyant. Et pourtant, nous restons toujours surpris de ces coupures intempestives.  Elles nous laissent poisseux à essayer d’ouvrir une bouteille plastique avec des mains savonneuses… Et pourtant il nous arrive d’oublier que ce bien précieux doit être compté. Nous oublions de refermer le robinet quand la coupure nous désarçonne. Heureusement la philosophie africaine trouve toujours une solution pour les petits et les grands malheurs. Les plantes sont rapidement déplacées sous le balcon qui laisse couler l’eau de la douche à cause d’un robinet non fermé. La honte toutefois pour celui dont les plantes sont placées sous la chambrée. Si le gaspillage dure trop longtemps, la porte sera défoncée pour coupée l’eau du robinet.

Alors quand nous partons en voiture pour une faible distance et que finalement l’objectif n’est jamais atteint pour des raisons mécaniques, il est bon d’avoir aussi été prévoyant et de posséder cette magique bouteille d’eau, pleine évidemment. Trouver quelques bananes, une mangue ou quelques biscuits au bord de route auprès de petits vendeurs devient un fabuleux trésor.

Dans la rareté l’abondance n’a pas sa place.

Un soir, nos bouches de fin gourmet ont envie de retrouver  une alimentation maison. Nous avons repéré une vendeuse de frites sur le bord de la route. Je suis missionnée pour aller en acheter pour le repas du soir.

Me voilà parti pour passer commande du repas, que l’on imagine abondant.

Ma commande de frites pour plusieurs personnes n’a pas l’air d’être comprise. Barrière de la langue ?

En réalité barrière de culture.

« combien ? » est la question clef.

Combien de frites ?…

Je pense combien de personnes. 13 ?

« 13 frites ? »

je ne comprends pas non plus, une frite par personne ? Une autre mesure locale que je ne connais pas ?

Pendant que je me débats avec une des vendeuses, j’observe du coin de l’œil, les consommateurs de frites qui défilent.

Une demi baguette coupée en main, il tendent l’objet vers la marchande et lui montre un nombre avec l’autre main. Un nombre qui ne dépasse jamais 5…

5 frites pour une personne dans du pain, pour eux c’est l’abondance, ce sont les plus riches, les autres achètent une seule frite qu’ils placent majestueuse au milieu de la demi baguette comme un met de choix.

J’essaye d’évaluer combien par personne. Les frites ont l’air grosses,…, nous sommes habitués à plus,….si je double la mise, 10 par personnes çà devrait le faire.

La barrière des chiffres s’impose alors…10 x 13 = 130 frites….

Pas assez de doigts pour montrer combien de frites… heureusement pour moi, un consommateur de 5 frites comprend mon désarroi et traduit en bambara le chiffre clef. Son rire éclate en voyant la tête de la marchande, sans voix elle secoue la tête et me montre son petit sac de pomme de terre. Elle n’a pas de stock…

Je demande alors à mon nouvel interprète si il peut m’indiquer combien de frites maximum nous pouvons acheter.

30….

Allons y pour 30… tout juste deux frites par personne…

Je repars avec mon butin dans du papier journal, la marchande de frites plie ses marmites, elle a tout vendu, elle me sourit et me fait de grands gestes de la main pour me saluer…

Elle est ravie, je suis anéantie…

Mon retour au bout d’une heure dans la cuisine est un moment difficile pour les enfants de l’abondance, deux frites ne peuvent être un repas conséquent, même dans un bout de pain.

Alors j’explique, qu’ici tout est compté, et peut être vendu à l’unité. Les cigarettes, les bouteilles d’eau, le morceau de beurre pour ceux qui n’ont pas de frigo, l’œuf, la tomate, la banane et les frites…

Dans la rareté l’abondance n’a pas sa place.

A mon retour en France j’ai pris l’habitude d’estimer le nombre de frites dans une assiette… la petite marchande ferait fortune.

Je pense à elle et je pose la question à mes enfants.

« Savez vous combien de frites contient votre assiette ? »

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