Passation de plats

En fin de soirée d’été, j’aimais bien poser mes pieds nus sur le marbre glacé.

Je venais d’arroser le jardin. Mes mains sentaient la coriandre. Les premiers moustiques tigres tournoyaient déjà autour de mes bras. J’allumais les premiers tortillons à la citronnelle­. Les bougies ne serviront qu’à la nuit tombée.

La soirée allait être longue… j’avais passé la matinée au marché, pour dénicher les produits les plus frais, les plus originaux, les plus provençaux…Et puis l’après midi avait servi à préparer tous ces petits trésors colorés.

La cuisine était le lieu dans lequel je m’oubliais. C’était sensuel, c’était doux, odorant, enivrant…J’aimais couper la chair des tomates, malaxer les pâtes brisées, piler les épices, tourner les sirops, sentir les effluves des confitures…Même griller du pain m’enchantait… Tous mes sens étaient en éveil dans ce lieu magique.

Tout était prêt, enfin, presque !

Il fallait encore sortir les plats de Mamé du placard. Les longs, les ronds, les petits, les grands, tout ce petit monde qui faisait merveille sur la nappe blanche. Je choisis celui avec une toute petite pointe de rose et de doré. Un papillon sur les plats qui amènerait la douceur nécessaire au milieu des rires et des tintements de verres… Je mettrais les pétales de roses rouges au dernier moment.

Je décidais de me prendre une pose, juste avant leur arrivée, avant de courir à la douche pour me donner un semblant de fraîcheur… Je me suis préparée une grande tasse de thé avec une tranche de pain aux noix. Un gargouillis de ventre me surprend alors et me rappelle que j’avais oublié de manger ce midi. Peu importe, je m’étais enivrée tout l’après midi des odeurs dégagées des marmites.

A la disparition de ma grand-mère, je me suis sentie investie d’une mission, celle de prendre la relève, SA relève…Celle des grandes tables, des invitations à rallonge, des petits plats et des grandes assiettes…. Tout cela remplis des daubes, raviolis, glaces, sorbets et confitures dorées…

Ce soir c’est particulier. C’est l’ouverture officielle de ma table devant un jury choisit parmi les plus difficiles.

C’est l’anniversaire de ma sœur ! Sa belle famille sera là, Ce sera même « mon jury choisi », je savais qu’ils seraient intraitables…

Tout d’un coup mon thé devenait amer. Une boule dans le ventre me ramenait à l’enjeu de la soirée.

En plus tu ne seras pas là pour m’aider…toi le cuisinier.

En pensant à toi je me mis à douter sur mes capacités à recevoir, à cuisiner dans les règles de l’art. C’est pourtant grâce à tes cours de cuisine que nous nous sommes connus. J’ai pris confiance, oubliant les règles de « la » grand-mère, tu me faisais trouver les miennes, avec inspiration mais rigueur. Tu es à l’initiative de ce projet fou, transformer ma maison en table d’hôte…

Je me suis surprise à penser à toi cette après midi. J’étalais la pâte dans le plat, je revoyais tes mains avec douceur manipuler tendrement la pâte, la déposer affectueusement dans le plat, la couver du regard tout en ouvrant le four. Rien qu’en te regardant faire j’apprenais, comme avec ma grand-mère. Deux écoles, deux belles personnes au cœur des matières, au cœur du mien.

J’ai débarrassé ma tasse de thé, mes miettes, le plateau. Puis je suis allée me doucher.

Les cheveux encore mouillés j’ai ouvert aux premiers invités. Soulagée je vis que ce n’était que ma sœur, Chloé, ma complicité.

Elle rayonnait, des fleurs plein les bras, elle se mit à papillonner, à soulever tous les couvercles. Il m’était  impossible de lui interdire l’entrée de ma cuisine… Je lui déléguais la mise en place des fleurs sur la table, dernières touches de couleur. Et surtout je lui confiais de réceptionner ses premiers invités, pendant que je finissais de me préparer. Ouf  …

Face à mon miroir j’ai pris une longue inspiration pour me donner du courage. Je savais que quelque part je devais être au top. C’était une première. J’ouvrais la saison de ma table d’hôte avec l’anniversaire de Chloé. Il y a pire…Mais ses invités étaient difficiles, la première soirée pouvait être raide… et sans superstition… presque décisive pour la suite.

Notre jardin était transformé avec ces tonnelles, ces petites tables fleuries avec leurs chaises dépareillées, ces nappes blanches et la vaisselle ancienne (dépareillée elle aussi). J’aimais bien ce coté désuet, un peu jardin anglais, un peu bobo.

Ça faisait longtemps que je couvais ce projet. Mais tu m’as fait oser… Je t’avais raconté que toute petite déjà je parcourais le jardin avec mon panier pour faire  goûter à mes grands parents les magnifiques boulettes de terre confectionnées avec amour dans « ma cabane sur la colline », avec une sauce, aux herbes du jardin évidemment !

J’entends encore ton rire résonner dans la cuisine. Tu savais me faire décompresser, me rassurer.

J’ai soudain l’impression de t’entendre dire que  j’aurais peut être du garder la recette pour certaines personnes indésirables…Une fois encore, tu me fais sourire…

Les voilà d’ailleurs, les beaux parents de Chloé, « pincés », comme on dit dans le sud.

A peine ont-ils dépassé le portail , que leur faux enthousiasme fait peine à voir.

-«  Et bien c’est là votre nouvelle « Aaaaffaire » ; Vous nous prenez pour cobayes c’est çà ? Il parait que nous sommes les premiers clients ! C’est Chloé qui nous a tout raconté ma chèèèèère…quel Evènement ! »

 

Je sens mon corps se raidir, sa main est molle, moite…un large sourire crispé les a berné…

Déjà ils s’éloignent…

Toute fière Chloé leur a proposé le tour de la propriété. Ils aiment bien être les «  VIP » comme elle a su leur faire remarquer. Cette Chloé a vraiment un don en communication, les plus agressifs deviennent des moutons… Elle sautille autour d’eux, les enrobant dans nos souvenirs d’enfant.  Dans son dos un pousse levé m’est adressé, pour me rassurer…

Les quarante personnes se sont succédées, accueillies par le tourbillon de bonne humeur de ma sœur et de son ombre, son Pierre-Marie de mari…

 

Tout s’est enchaîné très vite. Je ne me rappelle plus si je me suis assise pendant la soirée. Il fallait veiller au service, faire le tour des invités, vérifier en cuisine que tout était prêt… Je ne percevais qu’un brouhaha de rire et quelques bribes de mots piochés ici et là…Je répondais d’un mouvement de tête, d’un sourire, d’une tape sur l’épaule…

La faille est pourtant là lorsque le plat mal posé entre deux tables glisse et se brise sur la terrasse. Quelques rires restent suspendus. C’est un des plats de Mané. Je me baisse pour ramasser les morceaux de fleurs de porcelaine en rassurant le briseur de plat. J’ai l’impression qu’elle m’observe en souriant.

Je sens mes jambes s’alourdir, et mon téléphone s’est mis à vibrer dans ma poche.

Mes bouts de porcelaine me donnent l’occasion de m’isoler dans la cuisine un instant. Je pose les morceaux sur la table, je ne peux les jeter. Un papillon vient alors tournoyer autour, comme si il était sorti du plat. Je verse dans le mystique, mais j’ai l’impression que Mané est là. Je souris.

 

Je m’adosse à la table avec l’intention de regarder le message.

« Ne t’inquiètes pas çà va aller, tu as déjà fait le plus dur, je t’accompagne par la pensée, toutes mes félicitations pour ta soirée spéciale Chloé. Les plats ont changé de mains, de celles de ta Mané aux tiennes, belle passation de plats j’en suis sur ! Bises de ton cuisinier inspiré ! »

 

J’ai senti un courant chaud d’émotion et de motivation me parcourir de la tête aux pieds.

Comment expliquer que dans ce moment là où nous avons l’impression de nous perdre,  les personnes importantes à nos vies se rappellent à nous.

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