Guitar’man

Cet homme n’était pas vraiment grand, pas vraiment beau, pas vraiment doué, pas vraiment aimé. C’était son lot…

Sa guitare et son cigare étaient ces seuls compagnons au quotidien. La première comme une compagne, il la tient par le bras, en dessous, collé au corps, sous son aile, il la protège.

Assis sur un banc dans un petit port, face à la mer il fredonnait les airs de sa Mama. Sans réel espoir de chercher une quelconque reconnaissance, il chantait pour briser le silence qui l’entourait… Il a fait le tour du monde avec sa caravane, il est du monde du voyage. Enfant, il était nomade, mais ancré dans ce village où sans cesse ils revenaient.

Alors aujourd’hui, il est sédentarisé. Sa caravane est posé dans un no man’s land, prés des chantiers abandonnés. Mais c’est chez lui, chez elle aussi. Elle ne peut plus beaucoup se déplacer. Il a choisi ce lieu pour rester et se poser. Il y a la mer, il peut pêcher, elle a l’espace pour se reposer.

De temps en temps sur la place du marché il va chanter pour s’alimenter.

Pour les uns, il est un peu Manouche, pour d’autre un sale rom, pour les passants d’ici le vieux gitan, pour les anciens, le fils de la bohémienne. Ils ne peuvent nier qu’il a le rythme dans la peau. Quand il tape sur sa caisse de résonance, il se retrouve enfant, dans cette même ville. Sa mère y dansait comme une reine, la place du marché était sa scène. Sa jupe colorée tournoyait au son de la guitare. Maintenant elle est cette vieille femme habillée de noir poussiéreux. Depuis la mort de son Rosario, maintenant c’est celle qui tend la main aux passants en face de la boulangerie. Elle ne peut plus danser, alors c’est à lui de faire tourner les jupes,  rire les enfants. Il fait aussi tourner les cœurs sur la place du marché. Elle, la vieille, et lui le fils, continuent la tradition, leur passion musicienne. Jusqu’à quand? 

Ils font mine de ne pas se connaître.

Chacun son métier, elle ne peut plus danser, elle ne peut que mendier.

Lui, il  ne sait que chanter .

Quand il gratte sa guitare avec conviction, il oublie soudain tous ces tracas du quotidien comme le froid, la faim, la solitude, la fin… Mais quand il croise le regard de cette vieille femme en noir au bout de la place, son cœur se glace. Il redevient vieux et délaissé, il n’a pas eu d’enfant, il est le dernier de sa lignée.

Il n’a pas de jupes à faire tourner.

Qui prendra la relève ?

Quand il  voit la tête brune de sa Mama se balancer en rythme, son cœur se serre et l’émotion le fait partir dans les aigus.  Il fait vibrer alors la guitare avec tendresse.

Sa vie c’est la musique, cette place de marché, cette petite vieille au coin de l’œil, avec aujourd’hui sa guitare et son cigare. Ils sont fatigués d’avoir à lutter pour vivre. Fatigués d’avoir sans cesse à se justifier, expliquer sa lignée, survivre avec humilité. Mais lui , il sait qui il est…

Il ne doit rien à personne, sauf à elle, ce petit bout de femme enveloppé dans une couverture.

Un bout de pain, un minuscule poisson grillé, du fenouil sauvage, quelque fois un peu de riz quand la vieille a récolté assez de pièces rouges, leur suffit pour vivre au son de la guitare, au son des vagues dans une petite caravane au bord de mer..

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