safran

Ma tête avait soudain très chaud, mes yeux et ma raison se troublaient.

Cette marche sur le sable brûlant m’avait éreintée. La gorge était tellement sèche…j’avais l’impression de l’avoir remplie de grains de sable. Même l’air dans mes narines ensablait ma réalité.

J’étais forcée de m’arrêter.

De tout manière je ne savais plus où aller, la plage à perte de vue, quelques masses sombres, des filets de pêcheurs, des rochers…

Il y avait surtout cette chaleur d’août si particulière en Inde. Lourde d’humidité, pleine d’odeurs, et pour moi pleine de rancoeur envers le monde entier.

Je me suis étendue à même le sable, les pieds légèrement au bord de l’eau, juste de quoi sentir le reflux des vagues pour l’illusion de douceur salée sur les écorchures de mes pieds.

Je me suis arrêtée, il n’y avait plus aucune raison de continuer à avancer.

Nos vies prenaient une tournure particulière. Il fallait s’arrêter d’avoir peur, s’arrêter de pleurer, s’arrêter de courir après le temps et les enfants, oublier les amis, les vrais et les faux…

Je voulais m’arrêter de donner, de consommer, de manger, de jeter, d’amonceler des tas d’objets inutiles. Je voulais m’arrêter d’aimer pour ne plus avoir cet amoncellement de sentiments qui me fait souffrir inutilement. Du moins je le pensais.  

Se retirer du monde pour s’intégrer dans un autre où tout est différent ? Méditer­ ?

J’ai fermé les yeux, pour mieux apprécier cet arrêt indien, symbolique et physique. J’ai cherché à faire taire les bruits qui m’entouraient. Les oiseaux, le bruit de leurs ailes frappant l’air. Au loin, les voix des pêcheurs sur la plage faisaient écho à celui des vagues qui se brisent sur le sable …

Peu à peu, ce clapotis s’est estompé, doucement. Dans un chuchotement les bruits intérieurs se sont alors lentement immiscés dans mon oreille.

Mon souffle ensablé est rauque. Ma déglutition, comme un hoquet, accompagne les battements de mon cœur qui finissent par s’apaiser. Par contre, le flux de mon sang  converge bruyamment vers mes tympans et devient un chuchotement assourdissant.

Tous ces bruits bourdonnaient en moi. Ils me faisaient prendre conscience de mon corps immobile sur le sable. Je réalisais la difficulté de tout arrêter, même dans l’immobilité. Les bruits et les pensées restent bouillonnants autour de mon corps brûlé.

Mes dents se sont serrées, brisant quelques grains de sable, il n’y avait pas d’autres alternatives pour retrouver une vue claire, il fallait tout arrêter, se détacher du monde.

Une femme occidentale peut-elle devenir une sadhvi, l’équivalent du sadhu dans sa robe de safran ?

Puis-je devenir cet être vénéré en Inde, renonçant à la vie ?

Suis-je vraiment capable de tout arrêter et de me consacrer à la méditation, oubliée dans une grotte, muette…

Arrêter de parler ?…

Je souris perplexe…

Mon sari se soulève dans le vent et me fouette le visage, sa couleur safran c’est celle du renoncement du sadhu mais c’est aussi celle de la couleur de la vie, de la cuisine, une épice délicieuse que j’aime glisser dans les assiettes de mes enfants…

Non décidément je ne pourrais pas réellement m’arrêter de vivre ainsi…

Les pêcheurs font griller le poisson pêché ce matin dans le petit restaurant de la plage. Les effluves viennent s’arrêter silencieusement au dessus de mon nez…

Mes pieds sont plus frais, j’ai oublié mes rancoeurs, et le gargouillis de mon ventre me ramène dans le bruit, dans ma vie…

Je ne peux renoncer aux couleurs de la vie…

Finalement je garderais le safran en sari et dans mon riz.­

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