Les deux jarres

Elles étaient là depuis toujours dans l’entrée: vertes tachetées, mouchetées comme une fleur d’hortensia. Immobiles et muettes d’histoire du passé, elles attendaient.

Attendre quoi ?

Attendre, quand on est une jarre, aux formes rondes, qui n’a pour but que d’être posée en décoration !?On attend rien à priori…

Et un jour l’envie, la jalousie, la duperie a fait surface. L’air de rien dans une conversation on a d’abord amené le sujet innocent des fleurs.

Parlant de fleurs, doucement on glisse vers « LA » fleuriste de la famille.

Lentement les mots se sont glissés comme une évidence vers les jarres immobiles de l’entrée. C’est un héritage familial, gardiennes de la maison, des transmissions, des passions, ce sont les témoins de toute une vie.

Elles étaient là muettes et vides, et soudain elles devenaient une histoire pleine d’enjeux et d’envieux. Sans le savoir la valeur d’une jarre est bien au-delà de la terre et des couleurs qui les ont faites.

On cherchait par d’habile subterfuge à les déplacer, les récupérer, et pire encore les séparer…

Les objets n’ont pas d’âmes, pas d’émotions, ni de sentiments. Pourtant nous sommes capables de leur donner vie et nous les chargeons de nos histoires, de nos maux. Nous les emplissons de mots, quelques fois sans douleur ou au contraire avec rancœur, elles deviennent les témoins muets de nos disputes. Vestiges d’un commerce fleurit et fleurissant elles étaient pour certains synonymes de richesse, comme des amphores remplies d’or.

Pour d’autres, elles étaient un souvenir que l’on pourrait exhiber de la généalogie familiale ou encore garder comme gardiennes dans l’entrée, dont elles ne pouvaient surtout pas être détachées !

En réalité ? Un peu de tout çà…emplies de nos âmes, elles attendaient, elles regardaient les trois sœurs se déchirer à coup de mots pour récupérer les précieuses.

Chacune avait en héritage une belle partie du patrimoine, le magasin, la maison, les appartements. Chacune était envieuse de l’autre même si le montant monétaire était considéré comme équivalent par le notaire… La vaisselle, les couverts, les verres étaient en surabondance et chacune avait pu prendre ce qui lui correspondait.

Les jarres il n’y en avait que deux…

Et deux inséparables…

Elles étaient trois, et trois séparées chacune à un bout du monde, chacune avec leur vie, leur égoïsme, leur volonté de se démarquer. Le ton montait, chacune argumentant…

Et …

Dans un tourbillon, la porte vitrée s’est ouverte bousculée par les rires…. La dernière petite fille est rentrée avec les bras chargés d’un énorme bouquet. Les éclats de voix se sont arrêtés d’un coup.

Les trois sœurs ont suivi du regard le petit bout ensoleillé qui se dirigeait vers les précieuses.

« Regardez les vases de Mamé, ils avaient l’air triste, alors j’ai choisi les plus belles fleurs du jardin pour les mettre dedans. Après, les vases je pourrais les mettre dans ma chambre ? Mamé m’avait dit que je pourrais le faire quand je serais grande, maintenant je le suis, non ?… »

La solution semblait évidente, elles  ne pourraient pas disputer les jarres à une petite fille. Elle avait gagné…c’est elle qui prendrait les vases et les bouquets. Peut être bien qu’elle deviendrait fleuriste comme son arrière grand-mère après tout, elle était douée avec les fleurs, elle les inondait de bouquets depuis qu’elle savait marcher ….

Dans un éclat de rire, la petite Marion se mis à danser devant les jarres, en chantant :

« Et vive les bouquets, vive Mamé, vive Marion… »

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2 réflexions sur “Les deux jarres

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