Perdus…

Je n’ai plus envie…plus envie de coller tous ces mots les uns aux autres. Il y a tant d’années que je le fais maintenant,  93 ans pour être plus exacte.

Toute cette vie à communiquer, partager, nommer, définir, réfléchir, écrire…

Il y avait eu des signes avant coureur pourtant : Les serviettes dans le frigo, le linge oublié, les achats compulsifs, les repas désordonnés, les  balades où je me perdais…Des oublis anodins quand on garde tout le passé en mémoire. Les mots se mélangent, la vaisselle devient  les vacances. Je ris de mes incohérences. Je ne me souviens pas de tout. Je sais juste que mon cerveau décline. Je suis à la chambre n°300, çà doit être çà ?!!! Je rentre et m’assoie sur le lit. En face de moi une dame aux cheveux blancs me demande qui je suis. La pauvre, elle a l’air perdue, elle s’est sûrement trompée de chambre…Mais…

 

Je n’ai plus envie, de dire qui je suis, de dire mes envies, de dire oui. Je lui trouve un air de déjà vu.

 

Alors non, non je ne me rappelle plus qui est cette femme qui me sourit d’un air compatissant. Je n’ai pas envie de chercher, de me rappeler. Elle ressemble à ma fille mais en beaucoup plus vieille, et puis elle a l’air si triste. Derrière elle dans le miroir il y a une autre vieille….beaucoup trop vieille.

 Les cheveux courts, le regard pétillant, elle ressemble tant à ma grand-mère.

 

J’ai plus envie de revivre mes jeunes années pour leur raconter. A chaque fois que je me raconte, mes souvenirs me font revivre le froid, le mal, la peine.

 Les pieds dans la neige, les mains gelées pour aller à l’école, un cartable trop lourd et la peur au ventre. Et puis le travail au service de cette femme riche, seule et aigrie.

 Il fallait gagner ma vie, aider ma mère à remplir la marmite…Il fallait bien nourrir mes petits frères. Maintenant je suis au chaud dans ce lieu sans vie et sans souci. Mais il n’y a pas de cuisine, juste des chambres blanches alignées, numérotées de 300 à 319 !

 

J’ai plus envie de pleurer en pensant à sa disparition, même plus envie de me rappeler leurs noms, leurs regards, leurs rires. Il y a seulement l’immédiat qui compte maintenant. Des petits instants gagnés sur le temps.

Je cours encore un peu, du plus vite que je peux dans ces chaussons gris de vieille. Tout est plus lent. Tout est sans importance maintenant.

Un vilain cri raisonne dans le couloir. Ce sont les autres pensionnaires qui ne nous donnent pas le temps de savourer le silence. Je suis sûrement la plus vieille mais aussi la moins folle ; Je connais encore mon nom et mon domicile. J’ai le regard vif, et je me sens leste. Je ne comprends pas ce que je fais ici.

 

Je tiens dans ma main ce châle rouge, il me plait, il y a un nom dessus. Çà doit être le mien. Solange, un nom de vieille non ? Tant pis je l’ai trouvé maintenant il est à moi. Chambre 303 çà doit être là, je vais me reposer un peu. Je m’allonge sur le lit. J’observe autour de moi, les murs sont blancs, les fenêtres sont grillagées, la peinture s’écaille. Çà sent le vieux, la pisse. Je vais me mettre du parfum tout à l’heure pour enlever cette odeur.

Il y a encore des visages inconnus qui vont venir parler à cette Solange qui doit me ressembler…Il faut s’y préparer.

J’ai 93 ans pour combien de temps? Alors j’ai mis le châle sur mes épaules, et discrètement je m’évade de cette chambre qui ne me semble plus la mienne.

Je vais me poster devant l’ascenseur, j’attendrais. On est samedi, celle qui ressemble à ma fille va sûrement passer. Je devrais la convaincre de repartir avec elle. Il faut que je retourne chez moi, l’allée du paradis. Tant qu’à faire si je dois finir ma vie c’est là bas qu’il faut être. Çà je m’en rappelle, c’est le paradis, Mon paradis. Il n’est pas gris, il n’est pas triste.

Mon paradis je ne peux pas m’y perdre. Je connais chaque recoin, chaque plante, chaque feuille… et si je mets encore les serviettes dans le frigo , ce n’est pas grave. Au moins je garderai ma dignité, je serais la seule à le savoir.

Je parle seule ? et alors….

Je l’ai toujours fait, mon mari ne m’écoutait jamais…

Tiens… mon mari ?! j’étais mariée….et il est où celui là maintenant….

Il faut que je pense à demander, on pourrait s’évader ensemble…

S’évader ?!

Çà y est çà me revient… j’ai fait la guerre et je me suis évadée plus d’une fois.

Je passe devant toutes ces chambres alignées pour atteindre l’ascenseur. Incognito, les blouses blanches ne pourront pas me voir avec mes cheveux blancs, je vais pouvoir me faufiler.

L’air frais du matin pique ma peau, fait pleurer mes yeux de bonheur. Ces bonnes odeurs qui réveillent mes sens et me font oublier l’odeur de vieux.

Je ne suis pas dupe, ils finiront bien par me rattraper, parce qu’avec un instant de lucidité je me rends compte que je n’arrive pas à me décider… Il faut tourner à droite ou à gauche ?

Quelqu’un vient de fermer la fenêtre, j’ouvre soudain les yeux et je vois le reflet d’une petite vieille aux cheveux blancs dans le gris de l’ascenseur.

Elle a encore dans les yeux quelque chose qui pétille, un regard d’insoumise. A 93 ans elle attend le bon moment. Un jour elle s’évadera !

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Une réflexion sur “Perdus…

  1. Terrible maladie que celle dAlzheimer. Vous savez venir chercher les gens dans leurs retranchements.. après un tel texte, on ne ressort pas indemne… on a juste envie de faire le tour de ses souvenirs pour voir s’il n’en manque pas un.
    Merci et bonne journée

    Aimé par 1 personne

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