HISTOIRES INDIENNES : Poussières…

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Courbé toute la journée dans un petit recoin entre le grand hôtel et les revendeurs, il vit là dans la poussière de la pierre. De la taille d’un placard, dans cet espace, il y a là son essentiel. Ses outils, quelques étagères avec une ou deux pierres à travailler, un nécessaire de toilette, une natte qu’il déroule le soir, une fois que tout le monde est couché.

Légèrement en retrait de la petite étagère qui présente son travail, on ne fait pas attention à lui. Discret, humble il ne cherche pas à se mettre en avant. Son regard ne prend pas le temps de nous regarder passer, il est accaparé par le bloc de pierre qu’il a commencé ce matin. Le soir venu il profite de l’éclairage de l’entrée de l’hôtel pour continuer à sculpter jusqu’au bout, jusqu’au bout de la fatigue, quand les yeux lui piquent et pleurent la poussière. Alors il range doucement ses petits trésors sur les étagères derrière lui, les couvre d’un vieux tissu. Puis il se dirige vers l’océan pour se rafraîchir. Il lui arrive de se coucher sans manger. Il lui arrive des jours plus heureux où les employés de l’hôtel lui font passer quelques restes.

Ses mains abîmées caressent encore les petits blocs qu’il récupère, ou qu’il fait venir quand il a une petite rentrée d’argent, une grosse commande des boutiques voisines.

Ces belles boutiques de la rue lui passent commande, il copie quelque fois des statuettes venues de loin. Il suffit de les regarder une fois il mémorise la moindre courbe. C’est comme çà qu’un jour il a fait une femme avec un enfant dans les bras, il a appris plus tard qu’elle s’appelait Marie et qu’elle était l’emblème d’une religion lointaine de la sienne.

Pour lui c’est Ganesh, Shiva, Sarasvatî…quelques bouddhas pour les touristes. Il lui arrive de les invoquer pour l’aider, notamment Ganesh, celui qui lève les obstacles. Il a toujours une figurine de Ganesh sur ses étagères. wp_20170214_14_04_32_pro

Vertes, noires, blanches, grises chaque pierre est particulière et se travaille de manière différente.

Il est capable de nous expliquer toutes qualités de pierre, les difficultés des unes et des autres, la dureté ou au contraire le côté trop tendre comme les hommes…  chaque pièce a son histoire, ses marques, ses origines. Chaque pièce est modelée dans son esprit d’abord puis entre ses mains.

Quelque fois il vend directement son travail au touriste, c’est pour lui une belle aubaine, pas de commission, il peut alors parler de son travail, de sa passion. Il raconte chaque pièce, chaque statuette, comment il a travaillé pendant 20 jours sur ce visage, 7 jours sur l’éléphant… La minutie de son travail nous étonne quand on voit la grosseur des outils utilisés. Aucun modèle, aucune photo ne sont posés autour de lui. Juste son imagination qui guide son geste.

Il est fier quand on discute avec lui et que l’on cherche à mieux comprendre son travail. Les quelques mots d’anglais s’accompagnent de gestes pour être sûr d’avoir tout dit.

Il nous offre en cadeau une petite boite avec sa carte écrite à la main, pour ne pas l’oublier. Nous allons repartir loin, loin de son quotidien, peut être de temps en temps une pensée en effleurant à mon tour la pierre qu’il a travaillé avec passion pendant des jours.

Petit objet exhibé dans mon salon, consommation ostentatoire de voyage qui prouve que l’on y était. Mais là c’est différent, la matière m’appelle et me rappelle les conditions dans laquelle cet objet est né.

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Dans son petit atelier, j’ai posé un photomaton pris avant de partir, petit bout de papier exhibé sur son carton au milieu de la poussière, ostentation d’un voyageur étranger qui lui a donné un instant de célébrité dans une ruelle sombre d’un petit village indien.

Ce papier lui rappelle qu’une partie de lui, voyage sans le savoir dans les plus beaux paysages à travers ces petits bouts de pierre travaillées, ciselées toute la journée.

Les pierres sont comme les hommes, certains voyagent, d’autres non, certains sont plus fragiles, d’autres sont durs, certaines sont l’apanage des riches, pour d’autres il ne leur reste que la poussière.

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