La Trahison des sens

 Version proposée au concours de nouvelles « prenez la parole » thème l’homosexualité.

(Consigne 10 000 caractères espaces compris )

 

Ce texte n’a pas été sélectionné alors je le partage autrement.

 

La trahison des sens.

J’ai roulé toute la nuit, aveuglé par les lumières mais plus du  tout par les illusions dont tu m’avais bercé.

Je me suis senti abandonné, je n’avais plus confiance en toi. Cette boule au ventre ne peut plus disparaître. Tu n’avais pas le droit de me laisser, de partir aussi loin sans m’avertir. Je me sens quelque part coupable de cet abandon. Je n’ai pas su te retenir, je n’ai pas su pressentir cette action désordonnée qui m’a fait perdre la foi.

C’est au-delà de l’infidélité. Le fait que tu sois enrôlé là bas est pourtant la preuve que nous n’avions plus rien en commun, plus rien…Ta lettre disait « je pars pour me battre. »

Tu as été déloyal sur ce coup là, tu as même cherché à cacher ton action. Notre amour est déformé, dénaturé. Le pire est que mes sens sont faussés. Je ne peux plus utiliser le verbe aimer.

Comment as-tu pu me tromper à ce point ? Etre capable de partir ainsi, de tout abandonner du jour au lendemain…

Ta main dans la mienne m’a fait oublier que nous étions dans le vide. Nos vies n’ont pas de prix… Nous sommes du même pays, la Tchétchénie. Deux hommes peuvent se tenir la main en toute simplicité, sans soupçon d’homosexualité. Juste de l’amitié comme là bas ils se tiennent par l’épaule. Mais je n’ai pas senti ta main moite, je n’ai pas senti ta nervosité.

L’amertume de tes mots m’a fait oublier la douceur de notre enfance, la violence de ton absence.

 

Ta première trahison a été d’abandonner ta mère, ton pays, de partir seul sans rien dire. La deuxième c’est d’avoir gardé ce secret loin de moi. Tu as refusé de te battre, tu as refusé d’agir en connaissance de cause. Tu as préféré une autre cause que la nôtre. On peut le comprendre. Mais pour ceux qui sont resté c’est une trahison, car ton billet est sans retour.

Les effluves de ton corps m’ont fait penser que tu n’avais peur de rien alors que chaque jour tu pensais à ce que tu allais laisser. Chaque jour la culpabilité perlait sur ton front sans que je la vois,… soudain j’ai froid. Je ne suis qu’un homme sans toi.

 

Le ton de ta voix, tes éclats de rire m’ont fait croire à la joie alors que tu étais dans une grande détresse. On pouvait se contenter de peu, de se croiser, de l’amitié, de se regarder. Notre premier baiser m’a révélé, mais toi il t’a perturbé, dérangé au plus profond de ton âme, c’était avouer nos différences. Dans notre pays prendre le risque de s’aimer, c’est prendre le risque de mourir. Continuer à garder le secret, afficher une amitié vraie, cacher un amour sincère, cacher nos caresses que personne ne pouvait comprendre. L’attirance de nos corps qui saurait l’expliquer ? Même pas nous…On s’aime s’est tout. Ce n’est ni une tare, ni une maladie, c’est comme çà. Ce besoin de l’autre est venu naturellement, au fil des regards, de notre amitié, de notre complicité, nos mains ont glissé, nos peaux se sont (trop ?) frôlées au départ … La trahison de nos sens face à l’évidence, les tremblements du cœur, qui ont donné de la saveur à nos vies.

 

La suite je croyais la connaître. Je pensais te connaître… Sur les bancs de l’école tu m’as fait croire en toute sincérité que tout allait bien, plus rien ne pourrait nous séparer si on gardait le secret.

Les regards des autres sont lourds, des reproches, des moqueries, des soupçons. Il ne fallait rien lâcher. Un homme çà ne pleure pas, ici dans mon pays, un homme prend les armes et les porte fièrement. Les sentiments sont aléatoires et laissés aux femmes le droit d’élever leurs enfants avec tendresse. Par nos mères, nous avons été élevés, avec tendresse, avec amour, sans tabou.  Je continue de penser à nous, avec tendresse, tu es l’amour interdit d’une vie.

Ici nous n’avons pas le droit de nous aimer, mais pourquoi m’abandonner ?

J’ai trouvé ta lettre, je la relie encore et encore. Je la connais par cœur. Tu me dis de la brûler pour ne pas laisser de traces. Il faut éviter tout soupçon, il faut éviter toute preuve…Ici les homosexuels sont humiliés, torturés… Tu es parti, c’est fini. Je ne veux plus me battre contre ces persécutions.  Cette guerre là je ne peux pas la faire sans toi. Je ne suis plus qu’un dans cette minorité souffrante et muette.

Alors je roule sans but, entre la poussière, le brouillard, et la lumière du jour qui se lève. Notre histoire ici était impossible, trop de règles qui ne nous correspondaient pas. Je garde sur ma peau le tatouage caché de nos initiales enlacées. Tu as les même au poignet.

Nos mères n’ont pas voulu voir ni comprendre cet amour qui nous liait. Elles n’y voyaient que de l’amitié, question de sécurité?

Les larmes laissent un sillon de désespoir sur mes joues, un homme çà ne pleure pas.

Je roule au hasard sans réfléchir, sans plus rien voir. Et puis quand le choc soulève ma voiture je ne comprends pas tout de suite.

C’est quand ils m’ont sorti de la voiture que j’ai vu leur haine, alors j’ai compris.

Tu n’étais pas parti.

Tu n’as pas eu le temps.

Ils t’ont attrapé avant.

Les sillons de larmes sont maintenant devenus des sillons pleins de sang. Le goût de la poussière dans ma gorge étouffe mes cris. Un homme ne pleure pas.

Tu m’avais appris à me battre, à rendre les coups.

Ils m’ont attrapé avant.

Je n’ai pas eu le temps.

Tu n’étais pas parti…

Comment ai-je pu croire que tu m’avais trahi ? Je ne sens plus la douleur, mon corps est devenu un corps mou, informe, poussiéreux, roulé dans le ravin à coté de ma voiture. Je me heurte contre un corps chaud.

Une main serre la mienne, nos initiales enlacées nous ont trahies. Les hommes du village avaient bien vu qu’il y avait plus que de l’amitié.

Ici les hommes n’ont pas le droit de s’aimer. Les hommes sont durs, ils ne pleurent pas, ils ne se montrent pas.

Mes sens m’ont trahi, j’ai douté de toi. Leurs sens leur ont menti, nous avons montré que deux hommes pouvaient s’aimer.

Nos mères vont nous pleurer, c’est sans appel, je n’arrive plus à ouvrir les yeux. On ne peut même plus se voir, mais je sais que c’est toi. Nos émotions nous trahissent, la respiration est difficile. Cœur et esprit résistent encore un peu, encore un peu de sentiments endoloris par ces vies brisées. Notre amour est pur, c’est eux qui l’ont dénaturé, c’est eux qui ont trahis nos sens, nos mots, nos noms, nos mères. Ici c’est l’enfer sur terre.

Les médias parleront de nous, mais ils ne sauront pas à quel point c’était difficile de s’aimer. Les pétitions, les signatures peuvent elles changer le cours de nos vies? Pour nous c’est trop tard….Je comprends mieux dans un dernier souffle que ton départ était un combat, le combat pour notre vie. Tu avais contacté une association en France, tu savais qu’ici le problème ne peut pas être réglé, tu voulais avoir l’assurance de partir sans être inquiété…Un avenir plus doux pour nous, là bas, avec des droits…

Dans les textes…mais pas dans le faits, la terre de Tchétchénie va nous garder…

Ici les hommes n’ont pas le droit de s’aimer, Certains ont décidé qu’un homme a juste le droit  de semer …

Semer la violence pour mieux montrer qu’ils sont des hommes, des vrais, des durs, de ceux qui aiment plus le sang que les larmes.

Nous avons résisté, nous avons pleuré encore toute une nuit, sans plus voir les lumières, sans illusions mais contre la chair de l’être aimé.

Les hommes ont aussi le droit de pleurer.


Une réflexion sur “La Trahison des sens

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