Enlacés

C’est tellement inhabituel qu’au départ personne n’y prend garde. Mais quand le regard s’enfonce plus précisément dans le petit bois on peut les surprendre. Ils sont là, majestueux, enlacés, serrés au milieu de la foule sans que personne ne trouve à dire quoi que ce soit.

Leurs essences sont différentes, chêne et pin, ils n’ont rien en commun.  Les aiguilles piquent les feuilles, la résine colle la sève.

Ce pin résineux est  un des plus grands du petit bois, sûrement un des plus vieux, il a plu de 40 ans. Il m’a vu grandir, bien moins haut que lui…certes. Il s’incline tendrement vers ma maison. Au départ tout le sépare du petit chêne qui pousse au sol. Un petit gland de rien du tout qui a laissé passer la sève, l’eau, l’air pour grandir à son tour, à l’ombre du grand sage.

Et puis à force, ils se sont rapprochés. Lentement ils se sont écoutés, épanchés, l’un vers l’autre. Les deux cherchant la lumière, le chêne prenant appui sur le corps fort du pin. D’années en années leur liaison est devenue plus sérieuse.

Au départ c’était juste une cohabitation du petit bois, juste un partage de terre. Et puis les racines se sont croisées. Ils se sont chatouillés, quelques coups de feuilles par temps de mistral, quelques branches emmêlées. Et puis finalement le rapprochement a été plus présent, plus fort. Leurs corps plus serrés que jamais. Tout les sépare, leur age, leur essence, leur sève, leurs feuilles, leur taille, leurs vertus. La terre les rassemble, le soleil les élève, le vent les resserre.

L’écorce rugueuse du chêne s’accroche facilement sur le pin. Plus d’air entre les deux, comme deux peaux cote à cote, deux corps enlacés. Les branches sont des bras, le plus grand, le plus fort semble protéger le plus petit.

La vie continue, ils se serrent sans savoir combien de temps ils vont tenir ainsi sans se nuire l’un à l’autre. Ils partagent leur espace, leurs sèves se mêlent, ils ne pourront jamais avoir de fruits communs, juste une terre, un espace, un coin de soleil pour se serrer et se réchauffer.

Ils ne pourront pas tenir des années ainsi, il y aura sûrement un homme pour juger leur liaison trop dangereuse, inaccoutumée, hors normes…Cet homme préfèrera peut être leur donner la mort, les faire sécher en bois de chauffe pour sa cheminée.

Côte à côte ils seront posés dans les flammes, ils pourront brûler côte à côte, plus ou moins lentement, leurs parfums embaumeront les poumons, leurs flammes réchaufferont les âmes. Tant qu’il y aura du bois on racontera cette histoire de deux arbres enlacés qui pourtant au départ n’avait rien en commun. Un peu comme une histoire d’amitié, ou une histoire d’amour interdite…

Je les prends en photo et j’ai l’impression de déranger.  Une brise anime leurs feuilles, comme pour se cacher de mes regards insistant. Je leur tourne autour dans le bruissement de leurs feuilles.

Je les regarde secrètement évoluer lentement, centimètres par centimètres…toujours plus serrés, jusqu’à peut être craquer un soir d’été.

La Fontaine pourrait peut être nous dire qui du chêne ou du pin craquera le premier…


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