Modernité et cabinet de curiosité?

Au milieu des tigres, des dragons et des serpents, quelques elfes posent sur des bouts de bois, on y trouve aussi  de vieux vases chinois accompagnés de quelques tessons colorés. Des crânes sculptés, des racines, des fétiches, des bénitiers, des peintures étranges, des minéraux, des insectes séchés, des poupées hopi, des crânes réduits s’alignent sous les projecteurs de bord de route.

Des hommes démantibulés exhibent des tétons percés, des bouts de bras, des dos ailés, la peau est excisée, marquée, incrustée, dessinée, nervurée.

Des écarteurs montrent les lobes d’oreilles décorées de bouchons colorés.

Marquage du corps et recherche d’identité pour mieux s’affirmer dans notre société blasée de la monotonie du gris, on se colore, on s’anime sous nos peaux de cotons tissés, on l’exhibe l’été.

Les cicatrices s’embellissent de feuilles vertes et s’enlacent autour d’un bout de bras, un haut de cuisse ; le corps humain découpé en morceau devient embellisseur de la nature, ou inversement ?

On dirait un cabinet de curiosité, un rappel de musée où l’on entreposait des objets collectionnés, pour les regarder, les admirer. Ces cabinets où régnait l’hétérogénéité, mais il semblerait qu’ils soient désormais rentrés dans le passé, sauf sur cette avenue.

Dans la vitrine on y voit des corps découpés à coté d’un vieux crocodile empaillé. Des multitudes d’objets, des crânes décorés, des ailes bleutées présentés à tous les passants curieux qui marquent un arrêt devant la vitrine ensoleillée. On y voit une multitude d’objets secrets, exhibés sans complexe au voyeurisme de nos  yeux.

Ces mondes lointains et parallèles que l’on intègre à nos corps pour paraître plus grand, pour paraitre meilleurs, héros des temps moderne. Illustre douleur que j’admire seul devant mon miroir. Les ailes dans mon dos, les épines autour du coeur… même quand ma peau se flétrie je me sens encore l’étoffe d’un héros…Comment l’expliquer ?

N’est-il pas curieux de se faire tatouer un poignard ou une cage ouverte dans le dos après un divorce ? Est- ce un message ? Un immense dragon caché sous le bras d’un jeune, cherche-t-il  à s’affirmer ? Quel signe ces épines d’un rosier qui saigne après une rupture ? Une clef comme une invitation à être décodée pour celui qui oserait ouvrir le chemisier si sage de la sérieuse secrétaire ?

Pourquoi accumuler à tout jamais les traits noirs entrelacés ou colorés sur le blanc de nos peaux ? Se faire marquer à tout jamais le nom de ces enfants sur les poignets, de peur de les oublier ? Scorpion ou papillon qui suis-je ?

Mémoriser, graver, oublier…on ne peut plus l’effacer.

Le rapport au monde est inscrit sur ces peaux. L’homme inscrit son identité, ses liens, ses récits et les embellis. Sa vie se lit en braille sur l’épiderme, l’amour, la prison, les camps, la réussite, les rêves, les douleurs…

Sacré ou religieux les vieilles momies ont donné leur peau comme du parchemin aux  historiens ; liens avec le surnaturel et le sacré ces traits sont là pour marquer le passage d’un état à un autre.   Tatouage pour se distinguer et montrer sa supériorité, son appartenance à un rang, chaque partie du corps est un indicateur. Le marquage permet aussi d’identifier les esclaves ou les criminels…Indice juridique, preuve de marginalité, on le cachait.

Lui n’était ni l’un ni l’autre, mais son tatouage il le maintient caché.

Lui ne pourra pas oublier les numéros qui ont été tatoués contre sa volonté, qui ont marqué sa chair et la mémoire, preuve de l’histoire. Celui là de tatouage il ne se montre pas, pourtant il est dans les livres d’histoire. Simone Veil vient de disparaitre, avec elle le tatouage. Elle en disait: »(…) Nous ne sommes plus des personnes humaines, seulement du bétail. Un tatouage, c’est indélébile.” C’était sinistrement vrai. A compter de cet instant, chacune d’entre nous est devenue un simple numéro, inscrit dans sa chair ; un numéro qu’il fallait savoir par cœur, puisque nous avions perdu toute identité. Dans les registres du camp, chaque femme était enregistrée à son numéro avec le prénom de Sarah ! »

Les nouvelles générations changent et ne perçoivent plus les tatouages à l’identique. Certains au contraire aiment à exhiber leurs bouts de corps dans l’intimité d’un musée en bord de route. Sans pudeur. La trace d’aujourd’hui est un signe d’identité, un moyen de gagner du sens dans un monde qui le perd ?

Depuis l’antiquité, des pierres gravées, des vases brisés sont les objets de ces cabinets, maintenant ce sont  des peaux tatouées, photographiées puis découpées comme des morceaux de feuilles accrochés dans la vitrine éclairée ; Pieds de nez à l’histoire, ici sur le port de Toulon c’est une tout autre population qui était tatouée, les « marginaux » les matelots, les marins qui revenaient de loin, les truands, les prisonniers, les bagnards. Ce n’est plus aujourd’hui l’appartenance à une communauté, la marque d’une marginalité mais celle d’une individualité. Je suis unique, je suis tatoué, je fais parti d’une nouvelle communauté.

 D’un regard éloigné je m’interroge sur l’utilité de ce marquage physique, de peau à peau ; A mon tour, je suis peut être pas vraiment vacciné, mais contaminé…effet de mode, effet d’imitation, de distinction ?

Trouvaille extraordinaire, sur mon écran illuminé je cherche un modèle à représenter pour me démarquer. L’encre passe du papier à mon poignet. Je suis désormais marquée, comme du bétail, brûlée pour ne pas oublier, ma peau dessine des lettres de ceux qu’on aime, de ceux que l’on a dans la peau, sur la peau à tout jamais. L’avoir dans la peau, ai-je bien réalisé que gravé, il ne pourra plus s’effacer, je ne peux plus l’oublier.

Tournés, retournés, détournés de leur sens, de leurs formes, ces marquages deviennent  des objets d’exposition, des morceaux de nous que l’on exhibe ou que l’on cache.

Au Salon mondial du tatouage à Paris, jusqu’à trois ans d’attente pour être marqué par le meilleur dessinateur, sensation de foire au bétail ou de triste mémoire de l’histoire. Certains s’infligent ces numéros en soutien de mémoire des ancêtres disparus.

Les français ont les tatouages dans la peau, du fantastique au réalisme la douleur doit être espacée. On étale les rendez vous pour moins souffrir… Pourtant la souffrance on se l’inflige, par devoir de mémoire, consommation ostentatoire, distinction, bijou de peau, preuve d’amour, galerie d’exposition d’artistes, un code barre avec les dates de naissances des enfants…

A 150 euros de l’heure pour certains, lorsqu’ il faut 40 heures c’est un véritable « investissement financier » que l’on étale sous les manches relevé du pull.

Vivement l’été…, et rendez vous dans  trois mois pour éviter que certaines parties à compléter ne fassent trop souffrir.

Dans les cabinets de curiosité on y entasse les objets, les découvertes  les œuvres d’art primitif,  dans les cabinets de tatoués on y entasse les mots, les idées, les coeurs pour mieux être marqué et coloré.

Tatouer l’être aimé fait autant souffrir que le jour où il va partir, mais encore plus quand des années après on lira encore son nom sur l’avant bras.

Le tatouage restera là. Sous nos yeux les traces de cet amour même éphémère qui ne peut s’effacer. Piqûre et pigment sont à tout jamais imprégnés dans le derme, dans ce tissu qui nous protège.

Alors peut être que l’on aimerait couper ce morceau de peau, l’exhiber en bord de route dans une vitrine ensoleillée, preuve d’un passé. L’emplacement découpé resterait vierge, un peu rouge de douleur, un marquage à peine estompé, un lavis de couleur, un lavis de douleur.

Et si je me faisais tatouer un cœur ?! Je deviendrais à mon tour « la chair du monde », un objet de curiosité, un « porteur d’encre »…

 

 

 


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